Crédit photo Yanick Macdonald

Éclipse au Quat’sous: Réparer le tort de l’oubli

Plus une plongée littéraire qu’une pièce de théâtre classique, Éclipse est le genre de spectacles qui fait la part belle aux mots, à la langue; à leur portée libératrice, résistante et intemporelle. Elles ont beau avoir été dans une obscurité historique, ces poètes réapparaissent aujourd’hui aux côtés de quatre comédiennes en symbiose.

Éclipse tire sa genèse de l’anthologie Beat Attitude : Femmes poètes de la Beat Generation, lecture bouleversante pour Marie Brassard qui s’est demandé, mais où étaient cachées toutes ces femmes ?  Elles ont pourtant toujours été là, animées du même désir de feu, de la même attraction pour une liberté enivrante d’un mouvement littéraire qui a façonné une sorte de mythe américain. Elles ont toujours été là, mais en marge d’une histoire qui s’est écrite sans elles, mais ce spectacle est la preuve qu’il n’est jamais trop tard pour le devoir de mémoire.

Marie Brassard a choisi de se pencher sur les poèmes et la vie de sept autrices : Élise Cowen, Diane di Prima, Hettie Jones, Lenore Kandel, Denise Levertov, Janine Pommy Vega et Anne Waldman. Toutefois, on n’arrive pas tout de suite dans la mise en lecture de ces voix fortes, toutes aussi universelles et pertinentes que celles de leurs homologues masculins.

La metteure en scène a choisi d’ouvrir cette expérience poétique par un long préambule où Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Eve Duranceau et Johanne Harbelin s’ouvrent intimement devant le public. Sous le mode de la confession, les comédiennes se dévoilent au-delà de leur rôle d’actrices. On est témoins d’un abandon de soi sincère et précieux qui naviguent entre les souvenirs, les aveux de vulnérabilité, de différence, d’affirmation et de recherche de soi. Une ligne tracée entre l’enfant et la femme adulte.

Il s’agit d’une ouverture marquante et en accord avec l’objectif de Marie Brassard de ne pas étouffer la parole de ses complices de création dans les mots qui allaient suivre. Une mosaïque de textes et de stylistiques appuyés par une scénographie en noir et blanc qui nous transporte dans les années 50, accompagnée de la bande-sonore jazzy d’Alexander MacSween.

Entre les projections délicates de Sonoyo Nishikawa, se laisser emporter, c’est bien le mot d’ordre de cette performance dense qui débute avec l’énergique Fast speaking woman d’Anne Waldman, texte récité en langue originale et repris deux fois, en début et fin de spectacle. La musicalité et les jeux de langage de Waldman appelaient avec justesse ce choix.

Certains écrits, orphelins de leur époque et contexte, n’arrivent pas toujours à toucher là où il faut.  Mais était-ce nécessairement le but ? Pas vraiment. Éclipse est une suite de photographies d’actes de courage, d’une parole qui existe et qui fait partie d’un héritage littéraire, politique et social. Des passages renversent tout simplement, tel que No love d’Elise Cowen, son dernier texte supposé avant son suicide. Les Revolutionary letters de Diana di Prima, empreints de lucidité et d’anticipation, font particulièrement écho à notre présent.

Et les thèmes de cette traversée poétique – l’amour, la sexualité, la politique, la quête de liberté et d’expression vive – ne peuvent laisser indifférents et nourrit notre désir d’aller plus souvent à la rencontre de ces textes.

Éclipse
Création de Marie Brassard. Avec Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Eve Duranceau et Johanne Haberlin.
Jusqu’au 15 février au théâtre Quat’sous

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