Crédit photo: Valérie Remise

Made in beautiful : Autopsie de nos amertumes et de nos joies

Made in beautiful (la belle province) d’Olivier Arteau est un nid à questions. Et celui ou celle qui en aurait les réponses mettraient fin à bien de casse-têtes sociétaux. En attendant, dans ce théâtre déjanté et volubile, l’histoire du Québec s’entremêle avec celle d’une famille ordinaire et ces questions résonnent à travers les époques, le silence des uns et l’indignation des autres.

Comme il s’agit d’une reprise, Olivier Arteau a actualisé sa pièce, présentée à l’origine en 2018 au théâtre Premier Acte, à Québec. Le dramaturge et metteur poursuit le portrait de l’histoire récente québécoise jusqu’en 2020.

Elle est intéressante la trame narrative qui tient ensemble ce foisonnant récit qui s’étire sur plus d’une vingtaine d’années.  Elle tient autour d’une tradition – n’est-ce pas le socle de la mémoire collective ? – celle d’un rassemblement familial à l’occasion de la fête d’Halloween. C’est grâce à l’entêtement irréductible du personnage de Linda, campée par la très juste Sophie Dion, que se joue cette partition, année après année.

Les enfants deviennent des adultes, les adultes deviennent des ainés, les couples se font et se défont, les orientations sexuelles se dévoilent, les femmes prennent leur place, les générations se parlent, s’entendent parfois, s’engueulent souvent. On s’attendait presque à l’entendre ce sacré ok boomer, au détour d’une réplique.

En amont de cette histoire familiale qui repose sur les artifices et les excès, la grande histoire du Québec se joue. De la Révolution tranquille jusqu’au référendums perdus, de mai 68 à la légalisation du mariage gai, du bogue de l’an 2000 aux révoltes noyées d’un printemps érable doux-amer, ce flot continu d’actualité et d’évènements politiques et sociaux nous demande un certain engagement dans l’attention, mais se découvre toujours avec un regard neuf et critique. Nostalgique aussi. Une célébration ? Oui, de nos luttes citoyennes et de nos victoires.

Cette abondance de parole, dans laquelle se mélange des citations de Gabriel Nadeau-Dubois, de Stéphane Gendron ou de Richard Martineau est aussi le théâtre de lieux communs, de préjugés, de l’ignorance, de l’embrassement des valeurs et des points de vue qui s’entrechoquent. Certes, on ne choisit pas sa famille, comme la société dans laquelle on vit. Après avoir dit ça, on fait quoi ?

Cette fratrie imparfaite dépeint les défauts de nos grands discours, de nos contradictions et de nos vices. Elle dépeint aussi, malgré tout, nos tentatives de remise en question, de s’ouvrir au monde ou d’admettre que peut-être les réponses ne sont nullement dans la rhétorique. Elle est touchante la sœur de Linda (Ariel Charest), un peu vulgaire, à qui échappe la plupart des enjeux, qui a du mal à suivre – comme beaucoup! – le rythme de nos préoccupations, et parfois disons-le, leur sens. Elle est fidèle aux siens, en prend soin, n’est-ce pas une valeur sur laquelle on devrait tous s’entendre ?

Made in beautiful joue surla caricature, la puissante évocation des références, une langue vivante qui évolue et l’autodérision pour nous offrir un grotesque buffet. Certains échangent auraient pu prendre le bord et cela n’aurait rien enlevé au jeu vif de la distribution ni à la lucidité du propos.

Cette histoire s’ouvre et se clôt avec Linda frappée par la maladie d’Alzheimer. Elle représente une peu cette mémoire familiale et collective qui s’effrite et qui d’autant plus utile cette rétrospective. Car se rappeler, c’est un peu résister.

Made in Beautiful (La belle province)
Texte et mise en scène : Olivier Arteau. Avec Mustapha Aramis, Léa Aubin, David Bouchard, Ariel Charest, Gabriel Cloutier Tremblay, Sophie Dion, Marc-Antoine Marceau, Lucie M. Constantineau, Nathalie Séguin, Réjean Vallée. Jusqu’au 1er février, au Théâtre d’Aujourd’hui.

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