Crédit photo: Nicolas Descôteaux

Les Enivrés: Mise à nu jouissive

Le théâtre Prospero, bien habitué à redonner vie aux créations, a ouvert sa saison avec la reprise de la pièce Les Énivrés du russe Ivan Viripaev. Présentée la première fois il y a deux ans, elle plonge de nouveau les spectateurs dans une dérive enlevante le temps d’une soirée.

Le public européen l’adore et le public québécois commence à bien le connaitre, car c’est la troisième pièce de ce dramaturge russe à la plume féroce que le Prospero présente après Oxygène (2013) et Illusions (2015).

Dans les Enivrés, mise en scène par Florent Siaud, 14 personnages en état d’ivresse traversent la nuit, la langue et l’esprit déliés, en quête de vérités. Ils sont éparpillés dans une ville sans nom et leurs destins se dévoilent dans divers lieux, sous divers angles. De leurs bouches, les révélations sur la vie, l’amour, la famille fusent. Sans compter la présence constante de la religion, la foi semblant devenir un nouveau lieu d’abandon. Ils deviennent poètes ou prophètes, on ne saurait dire.

Un directeur de cinéma rencontre une jeune fille ivre dans la rue : moment de lucidité absurde. Lors d’un souper de couples, l’un des hommes essaie de convaincre son ami que sa mère est morte assassinée par son chat, alors celui-ci jure qu’elle est encore vivante. Le déni des choses tristes. Dans un appartement, une femme éperdue célèbre le mariage de sa meilleure amie et de l’homme de sa vie. Plus loin, un enterrement de vie de garçon tourne à la découverte du chuchotement de Dieu.

@ Nicolas Descôteaux

On assiste au déversement d’une parole libérée alors que le digue de la retenue cède. Le tout dans un dispositif scénographique assez sobre. Tous les accessoires et les mobiliers des différents tableaux disparaissent à la fin de chaque tableau derrière le rideau de bandes de tulle, qui sert également d’écran pour des projections. Touche de poésie qui vient ajouter à la fantasmagorie de la pièce. On perçoit cet état entre l’éveil et le rêve, quand l’esprit lourd tente d’émerger et que les sens se perdent. Qui n’a jamais vécu un tel moment de dénuement ?

Dans ce ballet burlesque, ce qui impressionne, c’est la parfaite maitrise de l’enivrement par les dix comédiens, dirigés habilement par le metteur en scène. Polyvalents, complices, sincères. Bien que l’humour et l’ironie soient omniprésents, ils arrivent à transmettre ce mal de vivre enfoui sous une tonne de paraitre et de faux-semblants. Ils évitent la caricature qui aurait enlevé tout crédibilité aux instants de gravité doux-amers, car on passe du rire à l’introspection d’une réplique à l’autre. Il y a matière à se reconnaitre dans le pathétisme de ces personnages qui se raccrochent à ce sentiment de puissance générée par l’alcool, jusqu’à ce que le jour reprenne ses droits.  

Les Enivrés
Texte d’Ivan Viripaev
Traduction de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel
Avec Paul Ahmarani, Dany Boudreault, David Boutin, Maxime Denommée, Marie-Pier Labrecque, Renaud Lacelle-Bourdon, Marie-France Lambert, Marie-Eve Pelletier, Dominique Quesnel et Evelyne Rompré
Jusqu’au 28 septembre


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