Neuf (titre provisoire) : les fins heureuses

Peut-on dire que Neuf (titre de moins en moins provisoire pour citer Sylvain Bélanger) clôt un autre cycle d’écriture pour Mani Soleymanlou ? Seul le dramaturge le sait. Chose certaine, c’est que cette pièce qui ouvre la 50e saison d’un théâtre profondément ancré dans sa réalité est en soi un morceau d’histoire, mettant en scène une brochette d’acteurs d’une autre génération que la sienne.

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© Jérémie Battaglia

Henri Chassé, Pierre Lebeau, Marc Messier, Mireille Métellus, Monique Spaziani cumulent à eux cinq près de 200 années d’expérience. Ce n’est pas pour les vieillir – bien que ce soit le sujet principal de Neuf (titre provisoire) –, mais pour parler de ce qu’ils dégagent tous comme force tranquille, talent, vulnérabilité et, en même temps, stoïcisme.

Dans sa nouvelle création, Mani Soleymanlou abandonne les préoccupations de l’adulte trentenaire face à son mode de vie, explorées dans Ils étaient quatre, Cinq à sept, et Huit, pour se tourner vers des morceaux d’histoires intimes côtoyant la plus grande, indissociables. L’histoire du Québec, l’histoire d’un théâtre et de ceux qui ont choisi le jeu comme amour.

Un groupe d’acteurs et d’actrices sont réunis pour jouer les dernières volontés de leur ami décédé. Une partition écrite d’avance, mais tellement touchante de vérités, de failles et d’humour. Ici, le dramaturge pose un regard sur ce qui nous attend tous inévitablement dans la vie, et peut-être dans la création : la mort. Les fins. Celles qu’on a appelées. Celles qu’on n’a pas vu venir. Méritées ou non. La fin des choses, d’un cycle. Les fins ne sont pas toutes malheureuses, espère-t-on, bien que dans Neuf (titre provisoire), les questions sous-entendues tournent autour de la peur qui précède la fin.

Un enjeu encore plus vibrant lorsqu’il est livré par ces comédiens baby-boomers qui nous confient leurs propres angoisses, leur rapport à leur âge et à leur métier. Ce métier si beau et si traitre en même temps. La création est peut-être collective, mais dans la manière qu’a chacun de livrer son récit, ils sont humblement seuls face à leur destin. Face au bout de chemin qui leur reste à faire.

On retrouve dans la pièce un éclatement des sujets abordés avec tout de même, un fil narratif précis. On passe d’adresses au public à des dialogues, en passant par des longs monologues poignants. Pierre Lebeau qui nous parle de sa grand-mère, servante chez les plus riches. Marc Messier, de sa mère qui s’est « accotée » sur le chemin pour attendre la mort. Des moments qui nous sortent de la fiction.

Pour le spectateur, c’est un constant manège d’émotions : le rire, les larmes, les moments de profonde réflexion. L’écriture emprunte beaucoup aux procédés du stand-up, misant sur les chutes, les tournures de phrases savamment amenées. Mais la pièce a aussi quelque chose de plus posé. Une prose fluide, des dialogues moins « parlés », une construction calme. On relève aussi la présence de quelques instants délicieux : les emportements spectaculaires de Pierre Lebeau contre les émissions culinaires qui pullulent alors que les émissions culturelles disparaissent, par exemple.

Il est assez particulier de voir aussi clairement la réflexion d’un artiste transparaitre dans son œuvre. Peut-être est-ce grâce à toutes ces créations qui se sont faites dans un cheminement que l’auteur analyse aujourd’hui, dans une forme de testament. Et lorsqu’on fait partie de ceux qui ont été là dès Un, on le sent, car on a parcouru le même chemin, en quelque sorte. Quelque chose se passe, Mani Soleymanlou est loin d’être immobile. Son regard est mouvant et il est à la recherche de cette mouvance dans la forme. On a hâte de voir la nouvelle voie qu’il décidera d’emprunter, et avec l’intelligence qu’on lui connait, on est prêt à le suivre pour un nouveau cycle.

Neuf (titre provisoire)
Texte et mise en scène de Mani Soleymanlou (avec la collaboration des comédiens). Avec Henri Chassé, Pierre Lebeau, Marc Messier, Mireille Métellus, Monique Spaziani. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, jusqu’au 20 octobre.

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