Les hommes derrière le pouvoir

Il y a dix ans, la banque d’investissement Lehman Brothers faisait faillite, entraînant les bourses mondiales dans sa chute. Mais qui sont ces hommes derrière ce symbole dont l’effonfrement a chamboulé tant de vies ? Le dramaturge italien Stefano Massini nous raconte leur histoire, humaine avant tout, dans Chapitres de la chute : Saga des Lehman Brothers, paru en 2012. De ce côté-ci de l’Atlantique, on monte la pièce pour la première fois. Rencontre avec trois metteurs en scène qui ont choisi s’attaquer à cette épopée.

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© Emmanuel Buriel

Mise en scène pour la première fois par Arnaud Meunier en 2013 en France, la pièce rejoint aussi les préoccupations de nos metteurs en scène québécois. Olivier Lépine ouvre la saison du Périscope à Québec avec le texte de Massini tandis qu’en octobre au Quat’Sous, Marc Beaupré et Catherine Vidal iront de leur adaptation. « Il y a un désir sans nécessairement dire qu’on fait un théâtre uniquement documentaire, de toujours parler de notre monde et le plus possible de s’inspirer de faits véritables et réels et les théâtraliser d’une certaine façon, ce que Massini fait très bien », explique Olivier Lépine.

Le texte-fleuve de Massini qui se lit tel « un conte » brosse l’évolution de nos sociétés contemporaines et du capitalisme à travers l’histoire d’une famille,  celle des frères Lehman arrivés à New-York en 1844. « C’est un sujet extrêmement contemporain, le capitalisme, la crise financière, mais traité au niveau narratif d’une façon épique, précise Marc Beaupré. Cela se passe sur 160 ans, mais c’est raconté de telle sorte qu’en quelques phrases, on peut nous parler du monde entier, je trouve ça beau. »

L’économie, une histoire humaine

Le monde de la finance peut être un terrain obscur et les metteurs en scène s’entendent pour dire que c’est le caractère humain de la pièce qui les a attirés. Avant que leur nom ne soit associé à l’une des plus grandes banques des États-Unis, ils étaient des pères et des fils. « Ça humanise beaucoup la haute finance et ce qui est fou, c’est que ça ne les déresponsabilise pas, ni ne les déculpabilise pour autant », ajoute Marc Beaupré.

Après tout, l’économie est une construction de l’homme, loin d’être infaillible.  « Il s’agit de voir vraiment les fondements d’une banque d’un point de vue très humain et très familial, puis de voir cette chose grandir, avec au départ un élan pour faciliter la vie des gens, mais dont on finit par perdre le contrôle, qui devient fourbe », relève Olivier Lépine.

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Marc Beaupré et Catherine Vidal © Rose Carine Henriquez

Bien que la pièce dure quatre heures, il ne s’agit pas d’un cours sur la finance et le pourquoi de la crise de 2008. Ses 36 chapitres et sa flopée de personnages invitent plutôt dans une narration descriptive. « C’est vraiment l’étude d’un mécanisme humain, croit Catherine Vidal. À travers ça, on étudie beaucoup de pulsions, d’intuitions et de constructions humaines, comment ça nous dépasse, comment on pourrait le transposer dans un autre champ aussi. »

L’écriture simple et pleine d’humour de l’auteur italien aura réussi le tour de force de rendre un sujet abstrait très accessible. Les défis ne se situent pas dans la compréhension du texte, mais bien dans la mise en scène. Olivier Lépine voit cela comme un terrain de jeu pour ses comédiens et lui. « C’est qu’on ne peut pas tomber dans un réalisme de représentation de tous les personnages et de tous les lieux, affirme-t-il. Donc, il fallait réussir à créer des lieux polyvalents qui ont une grande possibilité d’évocation pour faire en sorte que le spectateur avec son imaginaire et ce qu’on lui dit, crée l’environnement. »

De leur côté, les co-metteurs en scène Vidal et Beaupré sont allés au-delà de cette histoire d’hommes blancs qui se succèdent à la tête d’une famille et d’un empire. Ils ont voulu donner la parole à ceux emmurés d’ordinairement dans le silence. « Au lieu d’aller en haut de la pyramide, si on faisait raconter cela par ceux à l’autre bout de la chaîne ? questionne Catherine Vidal. Un échantillonnage de la société qui a subi les conséquences de cette crise financière de 2008, et si c’était eux qui nous le racontaient ? Donc, c’est là qu’on est allé chercher autant de femmes que d’hommes. On a varié les âges. »

Le théâtre et l’actualité

Le choix d’adapter une pièce comme celle-là dont les échos se font grandement sentir dans notre réalité et notre quotidien, est une prise de position en soi. Ou une manière d’éveiller les consciences, selon Olivier Lépine. « Je pense que notre job comme personnes qui font du théâtre, c’est de parler de de notre monde, de parler à nos contemporains, avance-t-il. Pour moi, c’est un dialogue entre des citoyens sur une scène qui prennent parole pour raconter l’histoire et des citoyens qui sont dans une salle qui choisissent de s’asseoir et d’écouter. »

S’en va-t-on vers une nouvelle crise ? Les équilibres mondiaux ne sont jamais certains, mais une chose est sûre, c’est que la manière de concevoir l’économie est restée la même selon plusieurs.

 

Chapitres de la chute

Théâtre Périscope, du 11 au 29 septembre. Mise en scène d’Olivier Lépine. Avec Mustapha Aramis, Vincent Champoux, Carolanne Foucher, Annabelle Pelletier Legros, Maxime Perron, Jean-René Moisan et Nicola-Frank Vachon.

Théâtre Quat’Sous, 16 octobre au 3 novembre. Mise en scène de Marc Beaupré et de Catherine Vidal. Avec  Louise Cardinal, Vincent Côté, Catherine Larochelle, Didier Lucien, Igor Ovadis et Olivia Palacci.

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