Jean-Guy Forget: Cristalliser l’éphémère

Pour son premier roman After publié chez Hamac, le jeune auteur Jean-Guy Forget nous entraîne dans un ballet de souvenirs intimes sur fond d’after-partys montréalais. Une autofiction confrontante et sans compromis. 

RCH-JeanGuyForget
© Rose Carine Henriquez

Dans sa démarche d’écriture, Forget n’a pas envie d’inventer, même si pour lui, toute littérature comporte une part de fiction. After se situe dans cette pratique de mettre en récit ses expériences pour mieux appréhender une identité qui s’échappe parfois. « J’ai un rapport assez problématique avec les questions de genre, c’est quelque chose qui traverse beaucoup mon écriture et ma réflexion, en tant que personne, mais aussi en tant qu’artiste. Je pense que par cette mise en récit-là, je parviens sans clarifier la question, au moins, à l’explorer ainsi que mon rapport antagoniste avec la masculinité. »

Construit dans la forme fragmentée du souvenir, le roman touche à maintes préoccupations sociales. « C’est une errance à travers des souvenirs divers qui sont englobés majoritairement par trois relations qui finissent par articuler une réflexion sur soi, sur l’acceptation de la fin d’une relation, sur l’isolement, sur la solitude, celle amenée par le nightlife montréalais. »

Figer le vécu

« Je pense il y a une partie de moi qui ne cherche absolument pas à faire quelque chose d’intemporel. » Ce qu’on retrouve dans After, c’est la nuit et ses dérives, les relations vives et marquantes, ce sont les afters et « l’illusion de l’extraordinaire » qu’ils procurent. L’instantané unique et en même temps, commun.

« Il y a une sorte de volonté dans la littérature de faire des œuvres grandioses qui traversent le temps, mais ces œuvres font juste réitérer les modèles dominants, ne remettent rien en question. J’ai essayé d’écrire un livre qui représente précisément une époque autant de ma vie que la vie des gens qui m’entouraient. » C’est le récit d’une expérience montréalaise à un moment précis, avec ses particularités et ses références.

Habitué aux scènes de micro-ouverts, Jean-Guy Forget détient une grande relation aux performances et à l’oralité. Une expérience qui le confronte au caractère immédiat de ses productions. Même avec ce roman publié, le jeune auteur reste tout de même critique envers la quête de l’universel. « C’est un rapport que je trouve intéressant, surtout avec les récits autofictionnels. On a ce rapport à l’imprimé qui cherche justement la pérennité, mais je pense qu’on peut totalement se défaire de ça. On peut tenter de repenser le modèle littéraire en étant parfaitement individuel dans notre écriture et arriver à rejoindre beaucoup de gens aussi. »

L’autofiction : lieu de réinvention

« Je pense que ça fait partie du projet d’autofiction ne pas avoir de retenue. » Cette fictionnalisation de soi peut être un exercice délicat devant les vérités multiples et les interprétations personnelles, car on raconte son histoire à partir de celles des autres. « En tant qu’auteur et autrice d’autofiction, il s’agit juste d’être conscient de ces angles morts, d’être conscient du fait qu’on n’englobe pas tout et qu’on est seulement en train de dire une perspective.  On a toujours tort. »

L’autofiction est également un lieu propice aux jeux de langages et à une narration spécifique selon Jean-Guy Forget.  « C’est une écriture qui correspond beaucoup plus à mon style littéraire. Il y a une plus grande proximité avec l’oralité et ça permet un peu d’ouvrir des barrières, parce que comme on est dans le discours individuel, la langue est individuelle, propre à l’auteur ou à l’autrice. » Forget décrit une écriture éclatée et poétique aux phrases asyntaxiques, avec des emprunts à l’anglais, dans son cas à lui.

Avec After, l’auteur s’installe parmi les voix émergentes qui existent bien au-delà de l’attention médiatique. La scène littéraire québécoise est un bouillonnement et le mot « scène » importe, car les manifestations dépassent l’objet du livre.

D’ailleurs, il refuse de sanctifier le mot auteur ou toute autre désignation. « Il y a des pratiques d’écriture tellement multiples, tellement variées, que oui le livre d’un côté ce qui permet de s’affranchir et d’entrer dans les médias et d’avoir des occasions comme celle-là, pouvoir parler de ce qu’on fait, mais qu’en bout de ligne c’est important de commencer à reconnaître l’écriture comme ce qu’est c’est. » Et les auteurs et autrices sont pour lui que des gens qui écrivent.

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