Confidences des auteurs du Porte-Voix

La mise en lecture du Porte-Voix revient pour une septième édition à la Licorne du 13 au 15 juin et poursuit sa mission de mettre en lumière la parole d’auteurs dramatiques ayant étudié en lettres ou en théâtre à l’université. Pour l’occasion, cinq auteurs se sont prêtés au jeu de notre questionnaire ludique. 

Nevros’Arts: Ta catastrophe à toi ? 

Mélissa Gołębiewski: C’est ne pas avoir été invitée à la fête que tu as toi-même organisée. C’est savoir que quoi que tu fasses pour lui plaire, tu seras nécessairement décevante pour la génération qui te précède. C’est te faire couper les jambes à l’âge de quinze ans, vivre dans les livres un moment, puis décider que tu vas boiter ton chemin dans l’existence quand même. C’est renverser le drink à quinze piasses qu’on vient de te servir dans un bar trop fancy pour toi en faisant un geste malencontreux parce que tu parlais du dernier show que tu as vu et que tu étais bien trop enthousiaste.

Catherine Fortin: Se lever avant le soleil, trouver le pot à café vide, faire disparaître son cloud, tacher le divan de sa date avec du sang menstruel, manger quelque chose de pas bon au restaurant, trouver une punaise de lit.

Robin Cauche: On n’a encore inventé ni la téléportation ni l’ubiquité. Ça oblige à faire des choix tout le temps, et pas de Ctrl+Z dans la vraie vie. A cause de ça, je ne serai sans doute jamais catcheur. Ni danseur. Ni moniteur d’auto-école. Et imagine la galère pour sélectionner 15 minutes à lire dans un texte de 15 pages !

Léa Imbeau: La catastrophe c’est de ne pas avoir demandé à Roy Dupuis de jouer tous les Roy Dupuis de ma pièce.

Emmanuelle Dorion: Je trouve intéressante la pensée du psychanalyste Winnicott qui dit que la catastrophe dont on craint qu’elle vienne ruiner notre vie s’est déjà produite. Les catastrophes qui m’intéressent sont celles qui sont hors-chronologie, qu’on connait pour les avoir vécues et pour lesquelles on doit sans cesse se préparer parce qu’elles sont imminentes.

Nevros’Arts: Quels sont les critères pour une bonne lecture théâtrale ? 

M. G. : Pour une bonne lecture théâtrale, il faut un endroit qui possède une scène et un bar, des gens qui sont d’accord pour mettre les mots des autres dans leurs bouches, des gens qui sont d’accord pour mettre les mots des autres dans leurs oreilles, des gens qui sont d’accord pour faire en sorte que tout ça (les mots / les gens-à-bouches / les gens-à-oreilles) se rencontre dans le meilleur environnement possible, des textes époustouflants, rocambolesques et bigarrés (ou, à défaut, un minimum pas pires). On mélange le tout, on laisse reposer, on ajoute une belle écoute, de la bienveillance et un certain sens de l’humour, et on obtient une bonne lecture théâtrale qui ravira vos convives en toute occasion.

C. F. : Une salle climatisée et des comédien.ne.s à qui le texte parle.

R. C. : J’espère qu’une lecture théâtrale peut être quelque chose comme un karaoké. Tout le monde est à égalité, peut chanter ce qu’il veut, quand il veut. Des gens se prennent pour Jerry Lee Lewis, d’autres viennent juste chanter leurs tounes préférées d’ado – moi c’est System of a down… Et puis là, quelqu’un entonne, mal, mais avec sincérité, une vieille chanson super premier degré, genre Hijo de la Luna, ou Dream on, du Amy Winehouse, ou Adele. Et tu te mets à chialer sans trop savoir pourquoi. Malgré ta carapace de cynisme générationnel estampillée #méta. Ca arrive parfois, en allant dans des micros ouverts : des lectures improvisées, volontiers maladroites, tremblotantes, bancales, te révèlent un texte, ou une phrase incroyable, ou te donnent juste l’envie d’aller le relire.
Il y a un truc que je m’efforce de faire comprendre aux étudiant.es, c’est que celui ou celle qui écrit un texte n’a pas d’autorité pour l’interpréter. Dans tous les sens du terme : ni pour le jouer, ni pour le comprendre. Dans le cas de mes textes, il faut bien que ça s’applique aussi : si une mise en lecture fait sortir des choses que je n’y avais pas vues, c’est déjà beaucoup.

L. I. : Tout est dans le rythme. Il faut savoir trouver le souffle du texte pour lui permettre de se déployer pleinement.  

E. D. : C’est quelque chose que je n’ai jamais fait, intuitivement je dirais qu’il faut respecter l’idée du texte tout en le considérant comme une matière offerte à partir de laquelle on créé autre chose.

Nevros’Arts: Auteur dramatique veut dire quoi pour toi ? 

M. G. : Je ne sais pas très bien, parce que je possède des gonades qui auraient tendance à me genrer au féminin – et même si, heureusement, personne ne se réduit à ses gonades, je me sens assez souvent en phase avec les miennes. Mais autrice dramatique, je ne sais pas beaucoup plus ce que ça veut dire. Je sais juste qu’un jour on m’a donné un nom de catcheuse, et que mon nom de catcheuse, c’est Postdrama Queen. Alors j’imagine qu’être autrice dramatique, c’est faire de la lutte dans un sous-sol d’église, dans une salle de répétition ou dans le silence de sa chambre – faire de la lutte avec les auteurs dramatiques du passé, avec ce qu’on a envie de dire au présent, et l’idée que dans le futur, peut-être, des gens viendront entendre le résultat de la bataille.

C. F. : J’imagine que la spécificité de l’écriture dramatique se joue dans la poésie et l’oralité de la langue.

R. C. : Ca me paraît une grosse étiquette qu’il vaut mieux ne pas se coller soi-même sur le front – ni nulle part. Si tu as envie d’essayer de faire plein de choses différentes, tu finis couvert d’étiquettes, certaines sont contradictoires, tu peux plus bouger, façon momie, et personne n’y comprend rien, toi le premier. Il se trouve que j’écris des textes, que l’un d’eux va être lu bientôt, j’en suis très heureux et super reconnaissant. Mais j’ai tendance à me méfier des gens qui se promènent avec leur CV en étendard. Est-ce que quand je rencontre quelqu’un en soirée je devrais me présenter en disant « Salut, moi c’est Robin, pis je suis auteur » ?… Est-ce que ça va m’aider dans la vie ? Si la réponse est oui, tant pis, de toute façon, je suis pas capable.
Moi je ne porte pas d’étiquette mais j’aime me balader avec un sweatshirt Britney Spears et un badge du collectif montréalais La criée. Je suppose que tout ça ne répond pas à la question, mais ça donne une idée…

L. I. : « Auteur dramatique » ça veut dire que tu écris des mots qui s’entendent mieux qu’ils se lisent.

E. D. : Quelqu’un qui écrit un texte en le laissant volontairement ouvert, en comptant sur d’autres qui viendront après et le poursuivront.

Nevros’Arts: Si on t’interdit de faire du théâtre, tu fais quoi ? 

M. G. : Exactement la même chose – je collerais juste une autre étiquette dessus.

C. F. : J’écris des romans dans lesquels se jouent des pièces de théâtre.

R. C. : Réflexe d’universitaire : comment tu définis « faire du théâtre » ? Je ne suis tellement pas sûr, moi-même, de « faire du théâtre » que quiconque veut me l’interdire devrait d’abord réussir à m’en convaincre. Le théâtre, comme le montage, comme la recherche (trois choses que j’aime beaucoup) me semblent des choses diffuses, qui sont un peu partout à la fois. Il est peut-être là, tiens, mon don d’ubiquité…

L. I. : Avant d’étudier en littérature, j’étudiais en sciences environnementales. Donc je ferais probablement ça. Sauver les baleines. Étudier les phasmes moroses d’Inde.
Ça ou de l’astrophysique.

E. D. :  J’écris autre chose.

Nevros’Arts: La pièce qui t’a le plus marqué et pourquoi ? 

M. G. : À l’écrit, c’est sans doute Tristesse animal noir, d’Anja Hilling — parce que raconter un feu de forêt au théâtre, c’est quand même un grand projet littéraire et visuel de catastrophe.
Sur les scènes, c’est sûrement 2666, de Julien Gosselin (d’après Roberto Bolaño). C’est un spectacle qui dure douze heures, qui essaye d’adapter un roman inachevé de huit-cents pages, qui traverse les âges et les continents et qui essaye de faire du beau avec l’histoire d’un féminicide dans une ville mexicaine – et ça, c’est quand même une façon belle et désespérée de continuer de croire au théâtre et à la littérature.

C. F. : Je me rappelle avoir été vraiment touchée par la pièce Chlore jouée à la Licorne il y a quelques années. On y abordait, entre autres, la sexualité d’une jeune femme plurihandicapée. C’était vraiment juste et sobre. C’est intéressant (et nécessaire !) de montrer des expériences vécues dans les marges.

R. C. : Je pourrais jouer la facilité et citer plein de classiques, ou des pièces qui m’ont mis des claques en me retournant le cerveau pour toujours (il y en a quelques unes, chez Philippe Quesne par exemple). Mais je vais plutôt fayoter : récemment, je dirais Le Brasier de David Paquet. Dans cette pièce, les personnages sont des outsiders, un peu paumés, mais sont toujours absolument sincères. Alors ils vont au bout de leurs idées : ils ont leur logique à eux, une logique qui peut paraître un peu absurde, mais qui, en fait, est toujours absolument imparable. C’est vrai aussi dans 2h14. Le personnage de prof y est si réaliste – j’en sais quelque chose – c’est tragique !

La première scène de ma pièce Bleach est née dans un atelier d’écriture qu’il codirigeait. Quand j’ai relu Bleach pour préparer le Porte-Voix, je me suis rendu compte à quel point la pièce devait au Brasier – promis, je ne l’ai pas fait exprès… Précisément à la deuxième partie : celle qui parle de rencontre, de jeux de rôle et de tarentules. Mes lubies sont ailleurs – catch, spinning et pop music – mais j’espère arriver un jour à cette honnêteté là, que j’admire beaucoup chez ses personnages et dans son écriture.

L. I. : Scotstown de Fabien Cloutier. Sans aucun doute. C’est une pièce absolument remarquable. La langue de Cloutier est vulgaire et violente. Elle te rentre dedans comme un truck. Elle ramasse tout sur son passage. Malgré tout, Fabien Cloutier écrit ses personnages avec beaucoup d’humanité. Il aime ses « tout-croche » et ça se sent vraiment dans ses textes.

E. D. : Pélleas et Mélisandre, parce que je l’ai lue à une époque où je voulais m’éloigner le plus possible de tout ce qui aurait pu paraître mièvre, et c’est une pièce « mièvre » sans le moindre cynisme, qui se lance dans tous les lieux communs mais qui leur donne une force incroyable, une impression de fin du monde incessante et circulaire dont la fin du texte ne nous libère pas.

Nevros’Arts: Une phrase d’un de tes personnages que tu ne reviens pas d’avoir écrit ou qui t’impressionne ?

M. G. : « Pour l’instant, ça va : nous sommes jeunes, nous sommes solides, nous ne nous souvenons plus de la dernière fois où nous avons attrapé la grippe. Nous prenons froid souvent, mais nous frissonnons un peu et ça passe. Nous sommes fiévreux, jamais malades. Aucun signe avant-coureur de quoi que ce soit. Nos corps fonctionnent à merveille. Mais dans dix ans, mettons même cinq ans ? Alors je bois à la santé de notre santé, à la santé de nos érosions à venir. »

C’est Platonov qui dit ça, ivre mort, debout sur une table, à la page 23 – et parfois je me dis qu’il a bien raison et que je devrais m’en souvenir pour mieux apprendre à vivre. C’est aussi un moyen de répondre à l’autre Platonov, celui de Tchekhov, qui est caché derrière et qui dit page 244 :

« Nous autres, même sans vivre, nous saurons mourir !

Pause.

C’est affreux ! »

Et même s’il a raison aussi, ça nous arrangerait bien de croire qu’il a tort.

C. F. :  Je suis habituée d’écrire dans un contexte académique, donc chaque fois que j’écris quelque chose de vulgaire ou d’explicite, je jubile un peu.

R. C. : Il y a quelque chose pour lequel je me sens super nul : qu’est-ce qu’il faut dire à une personne qu’on rencontre pour la première fois ? Ca vaut pour toutes les rencontres, dans tous les contextes. Dans ma pièce, la première phrase échangée, dans un Dollarama, est « Tu trouves que j’ai l’air d’un con, c’est ça ? ». Quand j’y repense, ça en dit long sur ce sentiment d’être jugé dès le premier abord. Alors même que souvent, ça n’est pas le cas…

J’aime aussi les moments du texte où se mêlent des tournures de France et du Québec. Je ne cherche pas à singer, à « faire québécois ». Mais inversement, dans ma vie, ma langue a changé, et je ne lutte pas contre les québécismes que j’attrape : c’est paradoxal, mais il vaut mieux « attraper » des québécismes comme un rhume que comme des papillons, c’est plus éthique …. Ces phrases-là risquent de faire galérer les deux lecteurs du Porte-Voix qui, eux, sont québécois… mais tant mieux, je crois !

E. D. : Il y a des passages que je suis satisfaite d’avoir écrit, mais je ne peux pas dire que quoi que ce soit que j’ai moi-même écrit m’ait surprise ou impressionnée. J’ai l’impression d’avoir réussi à rendre une impression de décalage entre la manière qu’ont les deux personnages de ma pièce de se considérer et de considérer l’épisode qu’elles vivent ensemble, c’est ce que je voulais.

Nevros’Arts: Les histoires qui viennent te chercher ? 

M. G. : Les grandes entreprises vengeresses, c’est-à-dire les histoires qui essayent de redresser les torts que nous fait le réel. Les histoires qui racontent la colère de se sentir trop petits, trop étroits, le désir incandescent de fabriquer des histoires une-fois-et-demie plus grandes que la vie elle-même, la volonté obtuse de raconter des choses qui nous dépasseront toujours. Ces grandes entreprises vengeresses qui sont pleines de joie (et de rage)(et de tristesse). Et il me semble que ressentir cette fureur joyeuse – cette urgence – en sortant d’un livre ou d’un théâtre, c’est un bon moyen d’affronter le corps-à-corps avec le quotidien. Avec ou sans nom de catcheuse.

C. F. : J’aime les dramédies : je veux que la même histoire me fasse autant rire que pleurer.

R. C. : J’aime bien les gens qui font beaucoup avec peu. Le bricolage. J’aime les détails exploités jusqu’au bout. L’importance des insignifiances. Les contraintes. A vrai dire, j’aime aussi la grosse pop efficace formatée et les films de super héros. Mais alors il me faut de l’ironie. De la sincérité ET du recul. Le premier ET le troisième degré en même temps…

L. I. : J’aime les histoires qui se lisent comme des cris de guerre. J’aime les romans, les poèmes, les nouvelles, les pièces de théâtre qui sont habités par cette pulsion de vie désespérée, par cette sorte de force vive, de fureur, qui permet de déplacer des montagnes.

E. D. : Les histoires d’introspection, aux personnages qui ont une espèce de prédétermination tragique qui les empêche de vivre avec les autres (André et Nicole dans L’hiver de force, Antigone dans la pièce d’Anouilh, Le sauvage dans Le meilleur des mondes, etc.).

Porte-Voix
Encore un scénario catastrophe
Mise en lecture Thara Charland et Maya Tran. Avec Mustapha Aramis, Sara Déziel, Élodie Grenier, Gabriel Szabo et Tatiana Zinga Botao. Musique Rebecca Leclerc et Lou-Adriane Cassidy. 13 juin au 15 juin, Théâtre La Licorne.

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