Le Tigre Bleu de l’Euphrate: un monologue pour défier la mort

Aux confins de sa vie, dans la solitude de sa chambre, Alexandre Le Grand invite la mort à son chevet pour livrer sa dernière bataille : un monologue d’une heure et demie. Dans une mise en scène de Denis Marleau et présenté au théâtre de Quat’Sous, Le Tigre Bleu de l’Euphrate donne à voir l’excellent Emmanuel Schwartz incarner avec fougue le héros du texte de Laurent Gaudé.

Tapi sous un drap au pied de sa couche, terrassé par la fièvre, Alexandre le Grand n’a plus que quelques heures à vivre. D’une voix caverneuse, il congédie les siens et implore la mort de s’approcher pour écouter le récit de sa vie. Entre introspection mortuaire et rétrospective héroïque, la grande confession d’Alexandre est une bravade à la mort, le dernier combat d’un insatiable conquérant qui tente de repousser les limites de sa vie jusqu’au territoire d’Hadès.

Dans cette pièce écrite en 2002, le dramaturge et écrivain Laurent Gaudé poursuit son exploration fascinée du célèbre personnage de l’Antiquité. Jamais redondant, porté par un vocabulaire riche et une interprétation héroïque, le texte très dense relate les principaux faits d’armes du roi macédonien, sondant les forces et les doutes qui animèrent son inassouvissable soif de conquête, de la Macédoine aux Indes en passant par Tyr et Babylone. Malgré son contexte, Le Tigre Bleu de l’Euphrate n’a rien d’une pièce historique. C’est avant tout une œuvre sur le désir infini d’un être démesuré.

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© Yanick Macdonald

« Je n’ai pas besoin de toi pour être immortel »

Tutoyant la mort, Alexandre se présente comme un homme d’exception, embrassant toutes les contradictions et défiant toutes les définitions, philosophe autodidacte et guerrier légendaire, monstre et sage, modeste et arrogant. « Je suis le pillard de trois continents et le plus humble des hommes », hurle-t-il à la mort pour la persuader de toute sa complexité. Refusant d’être traité comme un vulgaire mortel, il défie la grande faucheuse de reconnaître qui il est réellement avant de l’emporter, et, dans un rapport d’égalité fantasmée, lui intime de se dévoiler à son tour.

Ce duel insensé confère une intense dimension dramatique au monologue, parfaitement exploitée par la mise en scène et le comédien. Profondément habité par son personnage, Emmanuel Schwartz livre une performance époustouflante, rythmée par l’impressionnante modulation de sa voix, tour à tour faible et saccadée, caverneuse, tonitruante et hurlante, posée ou emportée dans l’excitation de sa propre course. L’interprétation est soutenue par une chorégraphie soignée, lente et animale, où l’acteur, seul en scène pendant une heure et demie, est voûté d’épuisement, tordu par la fièvre, puis transpirant de rage et secoué des derniers spasmes de son insatiable appétit de conquête.

Un tour de force physique sublimé par la mise en scène envoûtante de Denis Marleau. Dans un décor blanc maculé d’ombres, de nuages et de couleurs crépusculaires, les projections lumineuses sur de grands draps esquissent les paysages des territoires conquis par le héros, ses tourments et son ultime danse avec la mort, sombre et flottante. Complétée par une trame sonore efficace, cette mise en scène enveloppe le monologue d’une atmosphère tour à tour lumineuse et mortuaire, qui souligne les paradoxes d’Alexandre jusque dans son rapport à la mort.

Agonisant, le héros lui impose une parade à la fois guerrière et amoureuse. Il la désire et la combat en même temps, s’abandonnant à elle tout en la conquérant, serein et nu, réconforté par la certitude de l’immortalité de ses exploits et de son nom. Alexandre a déjà triomphé de la mort tout au long de sa vie, et c’est donc en vainqueur qu’il pénètre sur son territoire.

Le tigre bleu de l’Euphrate
Texte de Laurent Gaudé. Mise en scène Denis Marleau. Avec Emmanuel Schwartz. Au Théâtre Quat’Sous jusqu’au 26 mai.
Équipe de création complète

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