La détresse poétique de l’enfance

LafeluredethomasDans une prose poétique affirmée, à la fois puissante et emplie de tendresse, Hugues Corriveau nous offre son dernier bijou, La fêlure de Thomas, publié en janvier dernier aux Éditions Druide. Dans ce roman inspiré de sa nouvelle Les enfants de Liverpool (Druides, 2015), l’auteur se penche sur la détresse d’un enfant dévasté par le décès d’un frère et le manque d’amour d’une mère.

Hugues Corriveau, on ne le présente plus. Professeur québécois et écrivain établi, il a été cinq fois nominé pour le Prix du Gouverneur général du Canada. Poète, romancier, nouvelliste, essayiste et enfin critique pour le journal Le Devoir, il a reçu de nombreux prix littéraires, dont le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke à trois reprises et le prix Alfred-DesRochers à deux reprises.

En signant son 33e ouvrage, l’auteur nous ramène aux jeunes années naïves de la préadolescence. À ces instants de frayeur où notre corps se liquéfie devant les premières conséquences de nos actes. À ces instants où tout notre petit monde édifié par notre imagination se fragilise sous le poids de la réalité. Une immersion totale dans les tourments insoupçonnés d’une enfance brisée, sublimée par une prose hors pair.

Dans un foyer dévasté par la vie, Thomas a onze ans et peine à évoluer sainement. Un gamin introverti, rêveur, doté d’une créativité débordante. Il traîne le lourd fardeau du décès de son grand frère et rumine silencieusement sa culpabilité dans un espace-temps vide d’amour et empli d’une « mère ogre », qui ne cesse de lui envoyer sa haine à la figure. Il tente d’échapper à son quotidien en se réfugiant dans un univers qu’il s’est soigneusement bâti depuis le départ de son frère.

Dans une insouciance quotidienne, Thomas s’amuse à voler un paquet de gomme à mâcher au dépanneur du coin sous l’œil complice de la vendeuse. Un soir où il s’apprête à réaliser son chapardage habituel, il se retrouve nez à nez avec deux voleurs armés qui n’hésitent pas à éliminer la jeune fille. Thomas se retrouve avec l’arme du crime entre les mains, pointée vers les deux assaillants, et commet l’irréparable. Durant l’enquête, l’inspecteur cherchera à comprendre la raison pour laquelle Thomas a tiré. En lui tendant la main, il réalisera très vite l’ampleur du désastre affectif qui pèse sur cette petite âme fragile. Une relation touchante qui illustre la confusion émotionnelle de l’enfant face à ses premières responsabilités et face à la difficulté d’établir un langage avec le monde adulte.

Thomas est un personnage fascinant. Rongé par les remords, c’est un être complexe et poétique à la fois. Il est dépeint comme un ensemble de flux d’émotions, à la fois confuses et contradictoires, qui forment la trame du roman. L’auteur réalise une réelle exploration des angoisses de l’enfance jusqu’à aborder la notion de la non-envie de vivre. «Il y a des enfants qui n’aiment pas se réveiller. Qui n’aiment pas assumer, littéralement l’obligation de vivre, même à onze ans. […]. Thomas est de ces enfants-là. Un de ceux qui ont une pénible angoisse au réveil, parce qu’ils savent.»

L’amour entre les deux frères est d’une pureté sans nom. Un amour passionnel et enivrant raconté grâce aux souvenirs lumineux et intemporels d’un frère beau et protecteur, au sein desquels Thomas se réfugie constamment pour combler l’absence de sa moitié. «Le frère si beau quand ils allaient sous la pluie folle se laver, se savonner, se jeter l’un sur l’autre, s’aimer d’un amour fou de frères pour que ne périssent pas les promesses d’éternité sous la pluie qui les isolaient du monde complet […].»

La force du récit réside dans la puissance poétique de la prose. L’auteur fait preuve d’une véritable maîtrise de l’allégorie. Avec un imaginaire infatigable, Corriveau déploie un langage rythmé, nuancé et rempli d’images d’enfants. Un véritable chef-d’œuvre qui nous prend aux tripes jusqu’à nous tirer les larmes des yeux.

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