Jean Dit : Métaphore christique

JeanDit_ValerieRemise
© Valérie Remise

Olivier Choinière présente Jean Dit, jusqu’au 17 mars, dans la salle principale du Théâtre d’Aujourd’hui. L’auteur attaque encore avec ferveur la société du spectacle et ajoute une pièce de qualité à sa théâtrologie remarquable. 

On assiste à la débandade de la vérité. À l’ère des fake news, d’un Donald Trump en furie, de la montée des extrémistes et de la chute des grandes idéologies, Choinière nous dresse le portrait d’une société où chacun choisit sa vérité et l’élève au titre de LA vérité.

 Dès le début de la représentation, l’énergie inépuisable de la grande distribution se fait sentir. Les acteurs descendent par les mêmes marches que les spectateurs ont empruntées pour rejoindre leur siège. On se sent comme si on venait assister à l’enregistrement d’une émission de télé avec douze animateurs de foule. Le band Jean Death (formé de vétérans de la scène métal montréalaise) fait aussi son entrée en scène et s’installe dans la fosse à paillettes créée spécialement pour l’occasion.

 On va jouer à un jeu

L’introduction sensationnelle terminée, le jeu débute. Le personnage de Jean doit convaincre le plus de personnes possibles d’accéder à l’ascension ultime : dire toute la vérité, juste la vérité, je le jure. La pièce se construit en petites saynètes où le protagoniste rencontre sa future femme, son futur fils, l’amie de sa femme, un boss de compagnie, un itinérant, un politicien, un prof d’histoire, une médecin et une philanthrope et les convainc de devenir des apôtres de la vérité de Jean. Après chacune des adhésions au groupe idéologique, une sorte de cérémonie (baptême) s’entame sous les allures d’une messe chrétienne. Les nouveaux arrivants doivent dire « Je jure de dire toute la vérité, juste la vérité », on leur peint alors un corpse paint  et le band Jean Death entame la chanson thème du spectacle pour clore le rituel.

Critique par la répétition

Choinière utilise la forme répétitive pour montrer l’aliénation qu’on subit quotidiennement en se faisant gaver de mensonges et d’attractions visuelles vides de pertinence. Pendant 1h50, on a le droit à la même technique de séduction des adeptes de Jean pour attirer des recrues dans leur lignée de pensée. Si l’exercice peut paraître ennuyeux, l’auteur d’expérience arrive à modifier quelques détails pour attiser notre curiosité. Par exemple, on aura un Sébastien Dodge/itinérant qui montre ses couilles au public pour confirmer qu’il est un homme ou un Didier Lucien/politicien qui fera annonce de sa démission à son peuple puisqu’il leur a mentit.

Distorsion

Le choix d’inclure un band de Death Metal sur scène est judicieux. Olivier Choinière ne s’impose pas un choix artistique par le biais d’un quelconque désir de provocation. Bien au contraire, dans sa reproduction cynique d’une roue infernale dans laquelle nous sommes tous coincés, il ajoute une brèche de lumière essentielle. Si la métaphore principale du spectacle est la religion chrétienne, pourquoi ne pas mettre la représentation de l’antéchrist sur scène ?

Comme dit plus haut, la forme dramaturgique du spectacle peut se comparer à une chanson populaire, couplet (convaincre la future recrue) et refrain (le baptême), qui se répète. La chanson populaire est une des emblèmes de la culture de masse et un outil d’aliénation efficace. On peut répéter et répéter un hit à la radio jusqu’à rendre l’auditeur complètement vide d’esprit critique et asservi. En contrepartie, le death métal utilise une progression continuelle de thèmes et de motifs différents. La distorsion des différents instruments ne permet pas d’atteindre l’harmonie, donc (pour continuer avec la métaphore) ni le consensus.

Non seulement Choinière fait intervenir le band à quelques moments sporadiques qui surprennent plusieurs spectateurs initiés au théâtre qui rebondissent de leur chaise, mais il finit la pièce en faisant monter Sébastien Croteau (chanteur) sur scène. Ce dernier quitte la fosse pour être au même niveau que les apôtres et finir par créer une sorte de chaos final. Le choix du Death Metal n’est en rien banal, le dissensus et la distorsion semblent mettre en lumière une chose : LA vérité n’existe pas.

Jean Dit
Texte et mise en scène d’Olivier Choinière. Présenté au Centre du théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 17 mars.

Auteur : Steave Ruel

Acerbe, irrévérencieux, satirique, ironique, sarcastique et cathartique sont mes adjectifs préférés.

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