Danser pour arrêter le temps

Lin Lee-Chen l’une des huit chorégraphes qui comptent au monde selon Arte s’installe à la Place des Arts du 24 au 27 janvier. Elle y présente The Eternal Tides; une œuvre réunissant dix-sept interprètes, une chanteuse et deux musiciens, inspirée par l’océan qui entoure et façonne son île natale : Taïwan. Puisant dans les rituels religieux et cérémoniels de sa culture, la chorégraphe nous transporte littéralement dans un autre espace-temps.

Legend-Lin-Eternal-Tides-170317-2© Zhou jia-hui

Le décor de voiles blancs et les deux musiciens se révèlent à nous dans une sereine lenteur contrastant avec l’impatience grandissante du public. Dès les premières minutes, le ton est donné : la précipitation ne sera pas de la partie ce soir. La lenteur est de mise et l’accent est mis sur cette juste progression du mouvement, comme si le ralenti permettait d’en savourer chaque détail. On s’en laisse tranquillement convaincre…

Sous nos yeux, la chorégraphe peint une succession de tableaux d’une précision singulièrement percutante. Chacun exhibe ses propres couleurs et textures, et tous partagent un dessein commun; celui de poétiser la lenteur. C’est une danse proche de la transe qui ouvre le bal des poèmes. L’une des deux danseuses principales et les musiciens entrent progressivement dans un mouvement effréné et rythmé où la résistance des corps est mise à rude épreuve; une prouesse technique et esthétique qui restera une des images fortes de la pièce.

Le rythme ralenti de cette œuvre est parsemé de furtives envolées tels des éclats de peinture sur un paysage lisse venant texturer le relief sans jamais le dénaturer. Lin Lee-Chen questionne ainsi notre rapport au temps, indissociable du cycle de la nature et de ses éléments. Si l’eau a inspiré la création de cette pièce, le feu et la terre y sont omniprésents et aident à dresser un paysage en relief, multisensoriel, que l’on aime imaginer fidèle à celui des terres et cultures taïwanaises.

Costumes, décors, chants, trames sonores et accessoires invitent à s’immiscer dans cet univers si lointain et près à la fois. Les pas précis et synchronisés des interprètes sont réglés comme du papier musique et nous convainquent si ce n’était pas encore fait que The Eternal Tides ne laisse rien au hasard.

Après deux heures de spectacle sans entracte, la salle se vide aux premiers applaudissements. Le salut final des artistes est à l’image de la pièce : lent et ordonné. La sortie de scène chorégraphiée des musiciens n’est remarquée que d’une poignée de spectateurs, les plus pressés ont déserté. Drôle de contraste que la collision de ces deux mondes aux visions opposées du rythme et du temps qui passe. Cette semaine, le sociologue Jean Viard dans le journal le Un remarquait justement : « Historiquement, le temps a appartenu à Dieu, puis au travail après 1789. Maintenant, le temps est à nous. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le temps nous appartient (…) Comme le temps est à nous, nous n’acceptons plus de le perdre ». À la lumière de cette performance, on ne peut que se questionner sur ce rapport que l’on entretient au temps et cette notion de pouvoir « le perdre » qui semble bien propre aux modes de vie occidentaux.

Parmi les pensées qui m’envahissent en sortant de la salle, je songe à l’autre première qui avait lieu le même soir et pour laquelle j’avais également une invitation. Celle de l’émission Danser pour gagner; version québécoise du concept américain America’s Best Dance Crew, diffusée en direct sur V. Le type de spectacle a priori aux antipodes de l’esthétique de la chorégraphe taïwanaise, où les gestes et chorégraphies s’enchaînent aussi rapidement que les commentaires des juges et les coupures publicitaires… Pendant que certains dansent pour gagner, d’autres dansent pour arrêter le temps.

The Eternal Tides (Résurgences oniriques)
De Lin Lee-Chen / Legend Lin Dance Theatre, présenté par Danse Danse au Théâtre Maisonneuve, Place des Arts, les 24, 25, 26 et 27 janvier 2018.

© Photo de couverture Michel Cavalca

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