Nyotaimori : Chacun sa prison

© Valérie Remise

Atteinte par la multiplicité des enjeux et des thématiques de la pièce, votre critique a vécu une expérience de procrastination qui rappelle le sort du personnage principal de Nyotaimori présenté au Centre du théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 3 février.

Sarah Berthiaume nous invite de nouveau dans les fables dont elle connaît bien les secrets. Sa récente pièce, dont elle co-signe la mise en scène avec Sébastien David, est bien ancrée dans le réalisme magique qu’on a pu observer dans Antioche, sa précédente création. Nyotaimori explore les souches aliénantes qui peuvent pousser dans nos milieux professionnels. Pour cela, elle confronte deux réalités jusqu’à les faire fusionner: le travail autonome et le travail à la chaîne.

Entre ces deux pôles, le texte aborde dans une écriture lucide et drôle, la productivité, la déshumanisation, la quête de douceur, de l’humain. Le vide, celui qu’on envie et celui qu’on fuit. Un texte qui résonne d’un temps que l’on dit amèrement moderne.

En apparence, Maude – campée par une Christine Beaulieu habile et investie – est dotée d’une grande liberté avec ses piges d’écriture, mais débordée et à bout, elle aspire au rien, au vide. Son personnage sert d’ancrage à la pièce, étant présente du début à la fin. À ses côtés, on admire Macha Limonchik et Philippe Racine qui alternent entre plusieurs rôles avec justesse et naturel. Trois personnages dont les vies font écho et s’entremêlent au fil d’un processus narratif cohérent.

Nyotaimori, tradition japonaise qui désigne la pratique de déposer des sushis sur le corps nu d’une femme, est une création centrée sur la valeur de l’humain conditionné par le travail. Un rôle pour lequel, sans le vouloir, nous nous mettons volontairement des chaines et des contraintes qui grugent très vite notre équilibre et notre santé mentale.

L’image de cet état prisonnier apparaît dans la mise en scène, simple, efficace et qui met à l’avant-plan les bons éléments. Sur la scène quadri-frontale, les comédiens sont prisonniers de nos regards de spectateurs venant des quatre coins de la salle. L’amoureuse de Maude, la voyant prise dans ses échéances et admirant les miettes de leur voyage prévu en couple, l’enchaine symboliquement à son pouf. Cette travailleuse indienne, qui coud des soutien-gorge occidentaux dans le plus simple anonymat, est enchainée parfois à son poste de travail.

Les personnages sont englués dans une sorte de surplace. Maude, prise dans une procrastination abrutissante, est obsédée par des vidéos attirantes pour le vide intellectuel qu’elles proposent. Cet employé japonais, « caresseur » de voiture Toyota, est englué dans son geste répétitif, aliénant et invisible.

Et fait incroyable, dans l’univers de Sarah Berthiaume, ces personnes éparpillées aux quatre coins du monde se rencontrent de manière improbable. Par l’entremise d’une porte jaune en Inde. Par l’écran d’un ordinateur. Par une tâche de sang dans le coffre d’une voiture. Dans ce regard critique porté sur la manière dont le travail empiète sur l’équilibre d’une vie saine, on a de l’autre côté un doigt pointé sur les conditions inhumaines de travail de ceux qui fabriquent nos biens de consommation.

De nos jours, le travail est-il réellement un lieu d’épanouissement ? Cela me ramène à la très juste chronique Je ne sais pas quand je vais vivre, écrite par Aurélie Lanctôt où elle décrit ce sentiment de dépassement face à la place que prend le travail dans nos vies, et un travail précaire la plupart du temps. Elle ne semble pas perde espoir pour autant.

« Exiger de pouvoir travailler moins et vivre mieux, c’est reconnaître que le temps que l’on ne passe pas au travail est le temps réellement productif; le temps qui fait sens. C’est le temps qu’on investit dans la collectivité, dans l’aménagement de nos espaces personnels et communs, dans la consolidation des liens sociaux et dans le (réel) développement de soi. Si nous étions sérieux dans notre volonté de bien vivre, et d’en finir avec l’épuisement, le malheur chronique, l’exploitation et l’angoisse de la précarité, c’est ce dont nous discuterions au lieu de nous étourdir de conseil santé-productivité-bien-être à la noix. »

Dans Nyotaimori, Sarah Berthiaume ne nous fait pas un manuel de vie. De manière quasi sociologique, elle expose des contradictions entre la liberté que nous désirons à tout prix et en même temps, la prison que nous nous fabriquons soigneusement, de manière consciente. Des prisons qui sont réelles, physiques pour d’autres, plus loin de nous. Le propos social n’est pas caché dans la forme ludique de la pièce, au contraire. C’est un miroir, un peu noir.

Nyotaimori
Texte: Sarah Berthiaume.  Production La Bataille. Mise en scène: Sarah Berthiaume et Sébastien David. Avec Christine Beaulieu, Macha Limonchik et Philippe Racine. Jusqu’au 3 février au CTD’A. Supplémentaire le 27 janvier.

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