Carnets de voyage au féminin

Auteure de  Je vois des antennes partout  paru en 2015 aux éditons Pow Pow, Julie Delporte a publié en octobre dernier son nouvel ouvrage Moi aussi je voulais l’emporter  chez le même éditeur. Entre dessins colorés et écriture tendre, parfois incisive, on parcourt les pages d’un récit aux accents féministes. 

Évocateur de la règle de grammaire où le masculin l’emporte toujours, le titre pose la première pierre à l’édifice de son histoire. L’histoire dessinée d’une petite fille, d’une jeune femme puis d’une femme qui voulait l’emporter, qui voulait exister, être le héros, son propre héros dans un contexte où le genre régit trop souvent nos vies.

julie3_hecc81lecc80ne_gruenais.jpg© Hélène Gruenais

Le livre devait au départ être dédié à l’œuvre de Tove Jansson, peintre et auteure finlandaise, mais Julie Delporte décide de laisser l’influence de l’artiste la guider dans sa création. Son admiration pour Tove l’emmènera en Finlande où on suivra ses découvertes, son voyage, son besoin de solitude et surtout ses questionnements en tant que femme. On vit lors de ce voyage à la recherche des « Moumines », les personnages fictifs de Tove Jansson, ses premières prises de conscience.

« A quel âge ai-je commencé à me sentir floutée d’être une fille ? »

Question que se pose dès le début l’auteure ; portée par les impératifs sociaux en tant que femme, par les diktats de la beauté, les injonctions à la maternité et autres constats qui dirigent nos quotidiens. Spectatrice et révélatrice, Julie Delporte se questionne sur sa place en tant que femme dans un monde ou chaque détail aussi insignifiant soit-il, trouve écho en nous.

Elle se voit et voit les autres femmes prisonnières de l’image dont elles héritent. Le constat amer, mais lucide la renvoie à des réflexions essentielles, qui bâtiront ses futures convictions féministes.

La femme qui se dessine

« Je voulais tellement pas être une fille, je voulais être un loup ou un dauphin » 

Chaque page tournée amène à de nouvelles interrogations toujours plus grandissantes et éclairées. On a comme l’impression que la trame du livre s’est profilée d’elle-même, qu’au fil des contours, des couleurs et des textes, Julie Delporte se laisse surprendre par ses propres doutes, puis par ses révélations. Tove Jansson agit comme un mentor et les évocations sur sa vie vont aider l’auteure à y voir plus clair, à rendre légitime ses choix à travers son regard de femme. Un regard qui apparaît de moins en moins flou.

« Je suis en train de tomber amoureuse de l’idée d’être une femme »

Julie Delporte fait de sa lucidité une force, malgré qu’elle soit empreinte de doutes et de troubles plus profonds. Le mot femme prend tout son sens et les questions, les fragilités d’hier laissent place au combat d’aujourd’hui, de demain. La traque de son propre féminisme prend forme et les convictions, les engagements se dessinent.

Ce livre graphique est une ode à la liberté, celle d’être femme, de balayer les clichés et de puiser en nous la femme que l’on veut être, et non celle voulue par la société. Mais la trame féministe se mélange aussi à la solitude, à la créativité, à l’amour et aux modèles féminins, omniprésents dans l’ouvrage.

L’auteure nous fait voyager à travers ses traits de crayons tendres et ses couleurs propices à la rêverie. Ses dessins se mêlent à des textes courts mais saisissants qui nous transportent dans nos propres réflexions. Chaque page est une nouvelle invitation au creux de son intimité ; une intimité qui pourrait être la nôtre et cette confusion parfaitement illustrée nous sert de guide. La dernière page tournée, on reste un moment à laisser notre âme déambuler dans cet univers où le rêve côtoie les dures réalités. Les mots jaillissent au fond de moi, plus que jamais, je me sens femme.

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