Le sexisme de nos habitudes langagières

© Éditions Somme Toute

Paru en août dernier aux éditions Somme Toute, le recueil de textes que forme Dictionnaire critique du sexisme linguistique réunit la parole de 33 femmes qui mènent la vie dure au sexisme langagier, celui tellement ancré dans notre parler qu’il en devient banal.

« Si chaque entrée explore un champ lexical qui lui est propre, l’ensemble démontre l’interaction entre le langage et la subordination des femmes dans notre société », lit-on en introduction de cet ouvrage mis sur pied sous la direction de Suzanne Zaccour et Michaël Lessard, aussi à l’origine de la publication de la Grammaire non sexiste de la langue française. Loin du dictionnaire traditionnel, il s’agit plutôt d’une recension thématique où les autrices – féminin ostentatoire du mot auteur pour citer Mme Zaccour – expliquent l’origine et l’utilisation problématique de termes dénigrants de notre vocabulaire de tous les jours. Du vocabulaire utilisé autant chez les hommes que les femmes, il ne faut pas s’y tromper.

Elles sont étudiantes, artistes, professeures, blogueuses, activistes et dans chaque chapitre, elles décortiquent un mot ou une expression dans une perspective parfois historique, analytique, judiciaire ou intime. Certains textes prennent la forme de l’essai académique tandis que d’autres relèvent de la confidence poétique, mais tous ont la marque du texte engagé et d’un désir de lutter par la réappropriation du langage, car « parler féministe, c’est l’activisme de chaque instant ».

Une langue genrée

Ce guide de survie linguistique attaque le problème sous différents angles révélant des mots qui asservissent la sexualité des femmes, banalisent les violences qui leur sont faites, les déprécient, sur le plan physique, intellectuel ou mental. On se rend aussi compte que la langue, dans ses racines, suggère un rabaissement de la femme, à laquelle on associe certains rôles. Prenons en exemple tout le lexique associé au travail ménager que la doctorante en histoire à l’UQAM, Camille Robert, aborde dans son entrée « Lessivée ».

Toutes les entrées ne sont pas forcément sexistes, mais ouvrent sur des réalités problématiques qui catégorisent la femme comme « Kilos », le texte de la fondatrice de la revue Françoise Stéréo, Marie-Michèle Rheault, qui traite de grossophobie ou « Nommer », signé Judith Lessier qui aborde la désignation de la femme en fonction de l’homme.

Dans cette pluralité de voix, on retrouve aussi une pluralité de féminismes, car l’exercice nous rappelle que certains mots sont une humiliation spécialement pour les femmes noires, musulmanes et autochtones. « L’image des femmes autochtones ne devrait tout simplement pas être réduite à ces catégories opposées et stéréotypées : la sauvagesse ou la kawish, l’objet sexuel ou la victime […] », clame la militante Widia Larivière dans « Sauvagesse ». Pas plus que la femme noire ne devrait être réduite qu’à la « angry black woman » ou la femme musulmane à « sale pute du désert ».

Demeurer soi

Après la compréhension de ce sexisme langagier, vient la réappropriation. À l’insulte que les féministes sont trop radicales, Cathy Wong, membre du Conseil des Montréalaises répond : « Je suis une féministe radicale parce que mon féminisme est ferme sur cet objectif, parce qu’il vise à changer l’ordre des choses. » L’écho de cette radicalité se retrouve dans « Walkyrie » de la dramaturge Annick Lefebvre. On a l’impression qu’elle nous dit « Viens ma fille, on va se parler de tout ce que tu as intégré comme bullshit. » Cela résume à merveille tout ce qui est défendu dans l’ouvrage; un appel à assumer sa sexualité, à être fières, à être des walkyries.

Le vocabulaire n’est bien sûr pas le seul problème, car même si l’on cesse d’utiliser ces expressions, les mentalités et les images qu’elles véhiculent sont plus dures à faire évoluer, étant ancrées en profondeur dans l’Histoire, fief par excellence du patriarcat. Ce Dictionnaire pousse à la réflexion et sa force réside dans un appel à la prise de conscience collective. Mais ensuite la responsabilité de changer les choses revient à chacun, car il ne s’agit pas uniquement d’une bataille de mots. Et Catherine Chabot l’exprime très bien: « L’extension de la pensée en paroles, puis en actes. Tourner sept fois sa langue dans sa bouche demeure le remède le plus efficace à la bêtise, mais comment fait-on pour exécuter sept vrilles bien placées à un raisonnement gluant qui entache les lumières de notre esprit? » Ce dictionnaire s’engage à esquisser des réponses à cette question.

 

Le dictionnaire critique du sexisme linguistique, Éditions Somme Toute, sous la direction de Suzanne Zaccour et Michaël Lessard, 2017. Avec la collaboration de : Sandrine Ricci, Sarah R. Champagne, Louise Langevin, Annelyne Roussel, Sarah Labarre, Catherine Dussault Frenette, MamZell Tourmente, Diane Lamoureux, Catherine Chabot, Caroline Jacquet, Julie Podmore, Céline Hequet, Catherine Mavrikakis, Marie-Ève Surprenant, Émilie Nicolas, Marie-Michèle Rheault, Camille Robert, Naïma Hamrouni, Judith Lessier, Isabelle Boisclair, Marilyse Hamelin, Rosalie Genest, Suzanne Zaccour, Cathy Wong, Widia Larivière, Louise-Laurence Larivière, Dorothy Alexandre, Marie-Anne Casselot, Élise Desaulniers, Dalida Awada, Annick Lefebvre, Florence Ashley Paré, Audrey-Maude Falardeau.

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