En attendant la fin du monde

grand_finale_-rrahi_rezvani_2017_paris_4© Rahi Rezvani

Présentée en première nord-américaine, Grand finale, la dernière création d’Hofesh Shechter et de sa compagnie, est un spectacle puissant où l’émotion se trouve dans chaque mouvement et intention. Sur l’invitation de Danse Danse, le chorégraphe revient à Montréal pour nous faire part de sa vision d’un monde qui s’écroule. 

À travers ses nombreux tableaux, Grand finale donne à la scène du théâtre Maisonneuve une allure de fin du monde où des corps effrénés pris d’une urgence d’être, font état d’une fureur défensive et désespérée. C’est par petites séquences donc, que le chorégraphe Hofesh Shechter, amoureux de la musique et du cinéma, nous dévoile le savoir-faire de bien orchestrer le chaos.

Un désordre happé dans un monde où l’étrangeté et le symbolisme se côtoient alors que prennent place sur une scène sobre – où se dressent seulement de grands monolithes noirs –, d’abord six musiciens et dix interprètes. Comme téléporté, l’orchestre passe d’un bout à l’autre de la scène dans une illusion parfaite. Leur prestation musicale prenant part à la création d’une manière diffuse, mais tout de même insistante. Leur présence sera constante dans la deuxième partie du spectacle où ils retrouvent au fond de la scène, au centre.

Ce sentiment d’étrangeté, prémisse d’une transe à venir, se fait ressentir par l’ambiance presque solennelle qui règne parfois, mais aussi par les jeux de lumières à travers lesquels on découvre les interprètes en ombres suggestives. Sans parler de ces moments d’arrêt où le temps et le rythme semblent se ralentir. Où les mouvements se font plus suspendus, ramenant une douceur stupéfaite à l’avant-plan.

grand_finale_-rrahi_rezvani_2017_paris_7_copie© Rahi Rezvani

Écris-moi la colère

La retenue ne dure jamais longtemps alors que le spectateur est entrainé dans une fureur dansée, dans la mise en scène d’une énergie du désespoir. La thématique principale est résolument celle de la violence, contenue ou libérée. Et pour traduire cet abandon, celui de son propre corps, les danseurs se lancent dans une suite de mouvements frénétiques, investissant la scène tout en repoussant les limites de la mobilité.

Cette anarchie apparente est tout même marquée d’une précision impressionnante. Animés d’un flux de conscience, les interprètes sont toujours dans une danse d’ensemble malgré leurs duels et confrontations. Même à dix, ils sont une armée et leurs enchainements évoquent une marche vers la guerre et aussi une marche funèbre. L’idée de la mort est partout dans les multiples tableaux, dans la violence des danseurs qui jettent leurs partenaires au sol, qui les trainent tels des cadavres sur un champ de bataille, dans leurs bouches ouvertes sur l’horreur sous-entendue. On ressent une certaine inquiétude dans le déplacement des grands blocs noirs amovibles, qui lorsqu’ils sont placés face à nous, inspire l’image de grandes pierres sacrées. C’est comme se retrouver dans le regard condamnant de l’Histoire.

Et c’est aussi là que l’on remarque que le duel n’est pas entre les corps sur scène, mais entre la vie et la mort. Car ce qui frappe, transporte et bouleverse, c’est la vie que dégage la fresque de Shechter, magnifiquement supportée par son sens de la musicalité. Avec une trame sonore majoritairement composée par le chorégraphe – où l’on retrouve un beau travail avec les percussions – Grand Finale voyage entre des influences israéliennes, orientales, juives notamment avec la musique Klezmer.

La tradition trouve écho au sein même de la chorégraphie où certains passages sont un vrai éloge aux racines folkloriques, comme lorsque les dix danseurs exécutent des enchainements de Haka, danse chantée néo-zélandaise. Une danse-rituel traditionnellement performée pour impressionner les adversaires.

Au sein de cette fraternité que représentent les danseurs, ce qui émerge, c’est tantôt une folie destructrice, tantôt une célébration accompagnée d’espoir. Cette dernière image est celle qui restera gravée dans notre esprit. C’est quelque chose qui résonne dans nos entrailles. Face à la mort, on riposte avec plus de vie, plus d’abandon, et certainement plus d’amour. Ce que nous dit Shechter, c’est qu’il est possible de survivre à nos fins du monde.

Grand Finale
Chorégraphie et musique Hofesh Shechter. Interprètes : Chien-Ming Chang, Frédéric Despierre (Rehearsal Assistant), Rachel Fallon, Mickael Frappat, Yeji Kim, Kim Kohlmann, Erion Kruja, Merel Lammers, Attila Ronai, Diogo Sousa. Musiciens : James Adams, Chris Allan, Rebekah Allan, Mehdi Ganjvar, Sabio Janiak, Desmond Neysmith.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.