Réalité crue d’une poète oubliée

Poète obscure, Josée Yvon bouleverse. À la fois tragiques et pathétiques, ses mots décrivent une réalité dérangeante au sein d’une société en quête de repères: celle du Québec des années 1970 et 1980. La femme la plus dangereuse du Québec, mise en scène par Maxime Carbonneau au Théâtre Denise-Pelletier, tente de reconstruire l’univers d’une mystérieuse écrivaine.

Native de Montréal, sur la rue Ontario, Josée Yvon a cohabité toute sa vie avec les plus démunis de la ville. Malgré des études universitaires et sa profession d’enseignante, elle tenait à écrire une poésie ancrée dans le quotidien de ce monde bien réel. Sur scène, trois comédiens incarnent chacun, une facette de sa personnalité. Les interprètes se retrouvent entourés d’une toilette, d’un divan, d’une salle de cuisine et d’un frigo, d’un néon multicolore portant les lettres de « Josée » et d’un mur rempli de notes, de lettres et de poèmes.

« La femme », jouée par Ève Pressault, révèle quelqu’un de cultivé et de curieux. Par contre, elle se mêle aux querelles et comportements des deux autres, symboles de ce paradoxe entre l’universitaire et la femme issue de la classe populaire. « L’autre femme », interprétée par Nathalie Claude, laisse entrevoir une Josée Yvon vieillissante, complexe, mais toujours enclin à faire la fête. Enfin, « l’homme », incarné par Philippe Cousineau, aborde le milieu trash et débauché dans lequel baignait Yvon, tournée vers la consommation de médicaments et d’alcool. Les trois personnalités se mêlent et iront puiser constamment dans le répertoire de Josée Yvon pour illustrer une femme et une œuvre tourmentées. En fait, impossible de dissocier la poétesse de la femme, elle qui détestait le terme de « stage ».

GeneraleFinaleDSC_7087© Gunther Gamper

Les interprètes chantent, crient et même baragouinent les poèmes de l’auteure. Debout, assis ou couchés, les trois s’en donnent à cœur joie durant l’heure et demie que dure la pièce. Se révèle alors à nous, un trésor de mots brossant une existence lourde imprégnée de fortes impulsions incontrôlables. Des premiers extraits de poèmes tels que « Le problème des intellectuels, des universitaires, c’est qu’ils n’ont jamais mangé de marde » en passant par « Mon amour, je ne guérirai jamais, si tu me fourres dans ma blessure ». Décidément, l’auteure raconte une réalité crue.

Se succédant très rapidement, les nombreuses thématiques ont malheureusement pour effet d’essouffler le spectateur. Violence, tendresse, sexe, putes, travesties, amour, douleur, mal de vivre, colère, maladie, pauvreté, féminisme, mort. Trop chargée (basée sur 24 boîtes d’archives), la pièce donne le vertige et prend de cours dès les premières minutes. Bien que le rythme ralentisse à mi-chemin et que l’on apprivoise progressivement l’écrivaine, l’absence de cohésion entre les scènes nuit à la pièce.

À lancer pêle-mêle des poèmes et des extraits de ses écrits, il s’avère difficile de se laisser imbiber complètement par l’univers d’Yvon puisque l’on effleure les émotions et les sujets. Sans l’ombre d’un doute, plusieurs de ses textes et recueils pourraient faire l’objet d’une pièce de théâtre à part entière tellement la matière se montre imposante.

D’ailleurs, il faut souligner que le moment le plus fort survient lorsque la voix hors champ d’Yvon résonne dans les haut-parleurs pendant que les trois acteurs regardent le public. Un extrait de sa performance lors du Solstice de la poésie québécoise en 1976 dévoile une sensibilité et une tendresse touchante.

La pièce s’avère un tremplin efficace pour quiconque s’intéresse à la poésie ainsi qu’au contexte de sa production. Car, qui de mieux placé, qu’un poète pour raconter les états d’âme d’un peuple, d’une société dans une période spécifique. Les années 1970 ont vu passer des poètes décrivant un mal être profond tels Yvon, Vanier ou Gauvrault. Cependant, on se demande si l’effort déployé sur la mise en scène de cette pièce surchargée était réellement nécessaire. Une lecture de ses poèmes et écrits auraient eu certes une portée moins englobante, mais aurait eu l’avantage de laisser une marge de manœuvre aux spectateurs.

La femme la plus dangereuse du Québec. Texte : Josée Yvon et Denis Vanier. Dramaturgie : Dany Boudreault et Sophie Cadieux. Mise en scène : Maxime Carbonneau. Une production de La Messe basse. À la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 28 octobre.

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