« La nuit du 4 à 5 », l’après traumatisme

La comédienne Rachel Graton se lance dans l’écriture dramaturgique et présente sa première pièce, La nuit du 4 à 5, au Centre du théâtre d’aujourd’hui. Dans une mise en scène sobre et efficace de Claude Poissant, le texte est rendu à sa juste valeur ainsi que son propos délicat, les agressions sexuelles.

La tension est palpable dès le début de la pièce, dans la manière de raconter l’histoire et de poser les bases de ce qu’on devine déjà. Une femme a été agressée. Construite sur le principe du fragment, comme la mémoire de « la jeune fille » qui lui joue des tours, l’histoire nous est livrée en étape, avec lenteur, suivant les luttes intérieures entre l’acte d’oublier et celui de se rappeler. Et en se rappelant, arrive-t-on à guérir? C’est l’une des questions que soulève la pièce. Et de quoi doit-on se rappeler? Pour le personnage, c’est de se rappeler qu’un cri telle « une lumière jaune presque blanche » est sorti d’elle ce soir-là, un cri qui l’a ramené à la vie.

Cette pièce polyphonique est portée par des acteurs qui incarnent plusieurs visages : témoins, policiers, parents, ainsi que la victime. Cette multiplication de rôles ajoute ce sentiment que les comédiens sont avant tout porte-parole d’une problématique. Ils le font tout de même avec une belle maitrise de leur présence et de leur jeu. Les monologues sont livrés d’une manière mécanique qui ajoute une émotion prenante pour celui qui reçoit ces mots; qui finissent par exister par eux-mêmes. Comme si les personnages étaient vidés de leur être. Comme après un traumatisme.

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© Philippe Latour

D’ailleurs, même la mise en scène participe à cet effet. Les visages qui apparaissent dans des filets de lumières, les tenues sombres des comédiens, l’absence de musique. C’est plutôt des sons réels de la vie de tous les jours qui nous parviennent. Des sons auxquels on ne fait attention que lorsque le silence est roi. Le bruit des néons, par exemple. Ou des équipements d’hôpital.

L’écriture de Rachel Graton a des passages plus oniriques traduits sur scène comme des moments d’absence des personnages. La mémoire trouée est en filigrane et tout fonctionne dans une sorte de puzzle. À prendre au premier degré lorsque la jeune fille sera obligée de reconstituer le visage de son agresseur, mais aussi dans tout le processus de guérison.  Rassembler les morceaux de soi. L’auteure prend le parti de montrer que c’est possible.

Ce qui ressort particulièrement et qui étrangement est apparu au début de la pièce, ce sont les « rumeurs » qui placent notre société dans la ligne de mire. Rachel Graton a choisi de commencer avec les stéréotypes, les clichés auxquels les victimes d’agressions sexuelles doivent faire face, qui leur incombent la faute. La faute d’être née femme. De porter des mini-jupes. De boire plus que de raison. De ne pas se débattre. C’est dire s’il nous reste encore du chemin à faire en tant que société.

Avec ce premier texte qui a lui valu le prix Gratien-Gélinas 2017 en avril dernier, Rachel Graton prouve qu’elle est une auteure à surveiller, avec un regard et une sensibilité aiguisés. La jeune femme entame une résidence de deux ans au Centre du Théâtre d’aujourd’hui.

La nuit du 4 à 5 est présenté à la salle Claude-Germain du Centre du théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 21 octobre. Interprètes: Geneviève Boivin-Roussy, Louise Cardinal, Johanne Haberlin, Simon Landry-Désy, Alexis Lefebvre.

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