À te regarder, ils s’habitueront : Le je multiple

Le théâtre Quat’sous a débuté sa saison avec la pièce À te regarder, ils s’habitueront, création sur les déclinaisons de l’identité collective et la place des individualités. Réunissant onze acteurs et la vision de six metteurs en scène, la pièce fait place aux voix essentielles de la cité pour reprendre les propos d’Olivier Kemeid.  Des voix absentes sur nos scènes et qui plongent dans les concepts du vivre-ensemble, des tremblements identitaires et au coeur même du mot diversité. 

Une amie m’a dit: « Tu ne peux pas faire semblant que ce n’est la première chose à laquelle tu penses pendant le spectacle. » Ma place dans ce discours. En tant que minorité visible. En tant que femme. Et surtout en tant que critique. Certes, je ne peux pas gommer le malaise que je ressens à chaque fois que je suis la seule noire dans une salle de spectacle. En cinq ans de couverture culturelle, le contraire s’est compté sur les doigts d’une main. Peut-être les deux.

Vouloir parler du « Je » parmi le « Nous », ce n’est pas la première fois que Mani Soleymanlou tente l’expérience. Je me revois en 2014 au Théâtre d’Aujourd’hui pour les trois heures qu’auront duré Trois, précédé de Un et de Deux. Je relis le texte qui a suivi où j’avais soigneusement évité de me « mouiller ». Je me retrouve devant ce même dilemme qu’à l’époque. Écrire en faisant abstraction ou non, de cette multitude en moi. De mon identité culturelle, mais aussi sociale. Quel chapeau mettre en écrivant ? Tous, forcément et croire le contraire, c’est construire un mensonge. On ne nous apprend pas vraiment cela à l’école du journalisme.

Comme à son habitude, Soleymanlou sait se choisir une famille artistique. Entres autres, avec Olivier Kemeid qui signe son premier spectacle à la tête du Quat’Sous. Habiter la maison à plusieurs avait-il écrit en éditorial à la programmation saisonnière. Cette grande réunion où le plaisir de jouer saute aux yeux de façon éloquente, se présente en tableaux où l’on prend conscience de la rencontre entre chaque metteur.e en scène et de leurs interprètes avec un moment politique ou artistique de l’histoire du Québec.

REGAR4SDospina-0658© David Ospina

Se réapproprier l’Histoire

C’est ainsi que l’on fait d’abord connaissance avec les comédiens Fayolle Jean et Igor Ovadis sous la direction de Chloé Robichaud. Après un extrait du documentaire de Pour la suite du monde réalisé par Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière, ils nous dévoilent le récit de leur arrivée au Québec avec une gravité nostalgique mêlée d’humour, caractéristique de la pièce. Même si le ton et la forme changent d’une partie à l’autre, l’autodérision n’est jamais bien loin. On comprend à quoi s’attendre lorsque les deux hommes saluent à la fin. Ce sera donc à travers six fenêtres différentes que la « cité » se dévoilera.

Le discours de Jacques Parizeau de 1995 s’élève en filigrane de la mise en scène de Bachir Bensaddek portée par Inès Talbi et Leïla Thibault-Louchem. Deux amies qui s’obstinent sur qui a le teint le plus foncé, qui jouent à devenir des actrices blanches et qui questionnent les raisons de leur propre présence sur scène. Jouent-elles à cause de leur talent de comédiennes ou parce qu’il s’agit d’un show sur la diversité? On pointe un sujet dont on a beaucoup parlé au courant de ces deux dernières années : la blancheur des scènes artistiques québécoises. Le public n’y échappera pas non plus.

Nini Bélanger a pour sa part, travaillé à partir du manifeste du Front de libération du Québec dont la lecture est projetée devant nous. En avant-plan, Emma Gomez nous parle d’une autre indépendance désirée, celle de la Catalogne. Au moment d’écrire ces lignes, les catalans marchent dans les rues de Barcelone et le 1er octobre se tiendra leur référendum. Dans ce récit intime, l’actrice parle également de ce sentiment de n’être chez soi nulle part, d’être partagée entre deux cultures, du terrorisme et de la violence. Aussi de ce privilège de la blancheur peu importe ses origines.

Continue de regarder

On laisse de côté les référents historiques pour se plonger dans un réel familier. René Rousseau et Marco Collin incarnent les clichés véhiculés sur les autochtones – les deux sont ivres –  dans une célébration de la fête du Canada, orchestrée par Dave Jenniss. Ici, c’est moins ce qui est dit qui importe, mais le regard. Marco parle à René dans la langue innue que celui-ci ne comprend pas. Nous non plus. Dave Jennins joue avec notre malaise. Par exemple,  lorsque Marco descend parmi le public faire la quête. Ou encore dans le creux des silences où les acteurs nous scrutent de manière insistante, nous renvoyant notre propre reflet.

REGAR4SDospina-1702© David Ospina

À te regarder, ils s’habitueront. Aux corps que l’on qualifie d’atypiques. Comme dans la chorégraphie de Mélanie Demers qui réunit Angie Cheng et Jacques Poulin-Denis, danseur handicapé. Langoureuse création où les interprètes sont avant tout des êtres dansants qui s’approprient l’un l’autre. La gestuelle transcende nos visières et le langage du corps nous apparaît dans une certaine pureté. Jean-Simon Traversy conclut cet élan collectif avec un rap battle entre Olivia Palacci et Obia le chef. Tout y passe. Le physique, le succès, la couleur de peau, le théâtre et son public, l’élite. Choquant et savoureux en même temps. Une finale en rires ou en exclamations étouffées. Oh, ils ont osé.

Après ce moment de beau théâtre où on a apprécié ces petites scènes bouillonnantes et le talent de cette brochette d’artistes, sur scène ou dans l’ombre, on revient à la forme. On se serait attendu à une vision plus éclatée de la performance. Une manière de sortir des sentiers déjà tracés de la prise de la parole, car c’est ce qui est au centre de la pièce. Une parole pas vraiment nouvelle, mais méconnue, assourdie. Il n’y rien d’osé, non. On brosse un portrait d’une problématique avec laquelle on est familiers. Pourquoi alors, continue t-on à le souligner à grands coups de craie?  Par nécessité, sans doute. Et qu’est-ce qu’on fait lorsqu’on finit par s’habituer?

À te regarder, ils s’habitueront est une co-production du Théâtre Quat’Sous et d’Orange Noyée et est jusqu’au 30 septembre.

 

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