Les sangs : Une adaptation inégale

Des finissants de l’École supérieure de théâtre se sont frottés à l’écriture d’Audrey Wilhelmy en adaptant son deuxième roman Les sangs. Présenté pour la première fois en mai, le spectacle est revenu dans le cadre du ZH festival le 29 juillet dernier au théâtre Espace Libre. 

Pour ceux qui n’auraient pas lu l’oeuvre qui se tient en moins de 200 pages, l’écriture et la forme des Sangs structurent habilement les parts de réel et de fantasme qui se confrontent incessamment. Les personnages féminins au cœur du récit sont d’abord exposés, prennent la parole ensuite, et pour finir se révèlent dans le regard de l’unique personnage masculin. Cette histoire tournée autour du désir et de la violence, montre les recoins cachés de l’être humain reliés de près à la filiation, la classe sociale, la richesse, la pauvreté et surtout le rapport à la sexualité et à la douleur.

Il s’agissait d’un grand défi d’adapter Les sangs, comme de s’en libérer. D’épouser sa structure ou d’inclure des variations. C’est donc sous la direction de Camila Forteza que cette interprétation a vu le jour. Une pièce ambitieuse, mais qui souffre malheureusement d’un manque de repères.

La mise en scène s’accorde bien avec l’univers dans lequel se joue les drames de Mercredi, Constance, Abigaëlle, Frida, Phélie, Lottä – la grande absente de la pièce -, Marie – qui devient Mathis – et Féléor.  Les costumes d’époques un brin décadents, les jeux de lumières et la scène surélevée servant tantôt de table à manger, tantôt de plateforme de défilé, plongent le spectateur dans une ambiance désopilante. Sans parler du choix éclectique des chansons, passant d’Amy Winehouse à John Carpenter ou Charlotte Gainsbourg. Cela ajoute un rythme haletant et sensuel au spectacle malgré la longueur de celui-ci.

Cette longueur ne se serait pas autant fait remarquée si parfois, le spectateur n’était pas pris dans une certaine confusion. Due à l’agencement des dialogues et à la manière dont on a choisi d’imbriquer « les journaux » de ces femmes, les mots de Féléor et ceux de Mathis. Dans les dits journaux, la sélection des passages n’a pas réussi à mettre en valeur la particularité de chacune des protagonistes et ce qui bout en elles. Une noirceur qui passe par leur relation avec Féléor, mais qui va au delà, qui existe parfois dès l’enfance, s’accroche à leurs destins.

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© Jules Bédard

Mathis/Marie, un personnage intéressant qui n’apparaît qu’à la fin du livre, est introduit dès le début. Un choix sensé et original que de mettre au premier plan cette voix de servante qui joue aux six femmes mortes, finira par mourir aussi, mais avec le visage d’une autre. Celle qui « n’écrira nulle part qu’elle veut être tuée ». Sauf que sur scène, c’est Féléor qui lance cette phrase. On se demande alors, est-ce qu’il est en train de lire les mots de Mathis ou s’approprie t-il complètement cette affirmation? On reste dans le doute.

On relève aussi qu’à deux reprises, un changement de ton se fait subitement. D’abord lorsque Phélie donne sa vision sur le meurtre et quand Féléor déclame son admiration pour un ancêtre sanguinaire. On se demande ce qu’ils ont ces deux moments-là en particulier pour passer du langage joué – collé à celui du texte – au parler normal des acteurs. Encore une fois ici, la question reste suspendue dans les airs.

Les sangs est un roman qui possède un pouvoir d’attraction sur le lecteur, au même titre que la mort sur ces femmes. On veut savoir leurs moindres secrets, leur agonie désirée, leurs desseins. Pourtant on ne ressent pas la même attraction dans leur personnification sur scène. Lorsqu’on commence à s’y attacher, ce manque de repères nous ramène au présent, nous sort de ce théâtre fantasmé et nous empêche de les entendre réellement.

L’adaptation du roman Les sangs a été présenté à l’Espace Libre dans le cadre du ZH Festival.

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