Le couloir des possibles: Briser le silence

LeCouloirDesPossibles_300ppp© Marie-Eve Fortier

Les textes du Couloir des possibles, en représentation au ZH festival le 28 juillet prochain, sont le résultat de la rencontre d’auteurs de disciplines différentes et des résidents du CHSLD Le Cardinal. La pièce s’inscrit au sein d’un projet de création plus vaste, Home Dépôt, de la compagnie Matériaux composites, qui étudie la notion de maison (où l’on habite, ce qui nous habite), précisément la chambre.

Chez deux tranches d’âge, la chambre prend parfois une signification de maison. Pour l’adolescent qui passe la majorité de son temps dans cette pièce dont il en fait un sanctuaire et pour les personnes âgées vivant leurs derniers jours dans une résidence. Deux lieux que tout oppose, mais Anne Sophie Rouleau, soutenu visuellement par Marie-Eve Fortier, a voulu monter ce qui rapprochait ces deux âges.

Le couloir des possibles se concentre néanmoins sur l’âge d’or et tente de faire la lumière sur un aspect de la réalité trop souvent dans l’ombre.  « Ces gens-là, qui n’ont pas de voix dans la société, on ne les voit plus. Et la représentation médiatique de ces espaces est toujours par la négative. Ça m’intéresse, je trouve que le point de vue de la marge est riche pour se poser des questions à nous-mêmes, en tant que société. »

Durant un après-midi, un auteur et un résident sont jumelés ensemble. À la fin, doit naître un texte libre porté ensuite sur scène dans une performance documentaire. On parle du spectacle en termes de création modulable. « Ce n’est pas tout le temps les mêmes chambres, les mêmes voix de résidents par l’entremise d’auteurs, ce n’est pas toujours les mêmes textes. » Et c’est sur ce qui se trouve entre ces textes qu’est basée la mise en scène, le but étant de créer ce couloir fictionnel et de mettre en commun la pluralité de voix d’auteurs à travers des actions performées, des lectures parmi les spectateurs et des tables-cabarets. « L’idée est que ça paraisse très proche, très low texte. Je suis là, je te parle, tu existes et on se distribue dans l’espace. »

lit© Marie-Eve Fortier

Le réel comme matériau

Comme avec Album de finissants créé en 2014, qui avait déjà réuni Rouleau et Fortier, le réel donne sa raison d’être au spectacle. Portrait des pensées de finissants du secondaire, la création avait requis des laboratoires avec des finissants. À ce jour, plus de 200 jeunes ont pris part à ce spectacle, à raison d’une vingtaine par représentation. « Donc, ce principe-là, de travailler avec le réel, d’investir longtemps une réalité et de trouver une manière de la mettre en scène, de donner un espace, une tribune pour cette réalité-là, c’est celle qu’on voulait continuer avec Le couloir des possibles. »

Qui dit réel dit aussi possibles obstacles, humains ou administratifs. Les institutions ont des règles et l’un des principaux défis de l’équipe est de composer avec la direction, mais également avec les mandataires des résidents. Pourtant, Anne Sophie parle d’une grande liberté, notamment grâce à la récréologue du Cardinal, Nathalie Lagüe, qui est très investie. « On n’est pas du tout les premiers à faire une résidence artistique dans ces lieux-là et elle croit vraiment à cette démarche. C’est un centre très dynamique. Ils repoussent les limites de ce qu’on croit qu’on peut faire avec ces gens-là et c’est super significatif sur leur qualité de vie, mais aussi sur leur qualité de présence. »

Ce réel amène les auteurs non seulement à entrer dans une intimité autre que la leur, mais aussi à se confronter à leur propre vécu. « Certains n’ont jamais mis un pied dans un CHSLD, ont des chocs. On a des auteurs qui n’ont pas été capable de rester toute la rencontre, qui ont eu besoin d’air ou qui sont sortis en larmes. » Tout de même il ne faut pas oublier le rire, car il y en, assure Anne Sophie.

Des petites traces

Qu’est-ce qu’il y a de plus concret que les objets que nous gardons près de nous et qu’est-ce que ceux-ci dévoilent? Marie-Eve Fortier tente de capter avec la part visuelle du spectacle, ces petites part de vérité. « Le CHSLD est un hôpital, le matériel est prêté, les chambres sont toutes pareilles. Donc, elle montre comment les résidents investissent l’espace ; la petite photo, le petit bibelot, le petit plat de nourriture, toutes ces petites marques-là, c’est à ça que s’attache le travail photographique. »

Avec les photos recueillies, l’artiste constitue des albums et cahiers pour guider le spectateur et l’amener au texte. On y  trouve même des plans de salon. Ce souci de documentation rejoint le désir d’une future publication web qui contiendrait tous les textes de toutes les versions du spectacle, ainsi que d’autres images. Il y a encore là l’idée de garder une trace,  sans doute, de redéfinir l’absence.

Les résidents ne sont pas sur scène, donc comment donner une voix à celui qui n’est présent? Le couloir des possibles soulève ce questionnement et tend vers ce but selon Anne Sophie. « Ce sont des personnes qui ne peuvent pas justement sortir de l’endroit où ils sont. Donc, on va travailler sur la tentative même si c’est voué à l’échec. Je trouve qu’il y a quelque chose de vraiment beau dans la tentative. » En attendant, Mathieu Arsenault, Virginie Beauregard D., Ariane Boulet, Steve Gagnon, Anne-Marie Guilmaine, Benoit Landry, Marie-Louise Bibish Mumbu, Claudine Vachon, Jean-Christophe Réhel. se feront les porte-voix de ces créateurs silencieux.

Le couloir des possibles. Espace Libre. 28 juillet.

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