« Pour »: Tabou et performance

Pour, à prononcer à l’anglaise, est la dernière création de Daina Ashbee, une jeune chorégraphe dont le nom ne vous sera bientôt plus étranger encore longtemps. Programmée au FTA jusqu’au 4 juin, Pour a comme thématique le cycle menstruel et la relation complexe qu’entretiennent les femmes avec celui-ci.

Pendant que les spectateurs s’installent, une voix criante se fait entendre, montant de plus en plus dans les aiguës sur la scène plongée dans une quasi obscurité. On devine tout de même l’interprète Paige Culley qui se déplace et se rapproche jusqu’à atteindre la première rangée. Jusqu’à ce que la lumière froide qui l’accompagnera une partie du spectacle l’éclaire, vêtue d’un jean, la poitrine nue, le regard fixe.

Elle nous dévisage longtemps, debout, ensuite accroupie, son pantalon sous les genoux. Elle ne sera de nouveau debout qu’à la toute fin, car le sol est son partenaire. Un sol huilé sur lequel elle enchaine une série de mouvements lents, suspendus dans l’air. Chaque centimètre carré de la scène touche la peau de celle qui se tord, se cambre, se recroqueville. Ses mouvements qui se font autant vers l’intérieur que vers l’extérieur, traduisent une tension extrême, surtout dans les moments d’absolue immobilité.

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© FTA

Le fait que Culley soit constamment au sol laisse entrevoir l’idée que la douleur d’un corps menstrué la cloue sur place. D’ailleurs, elle donne parfois l’impression de vouloir se relever sans pouvoir. C’est une réalité dans laquelle une femme pourrait se reconnaître, sans faire de généralités. Ce besoin lors de violentes douleurs menstruelles, de vouloir disparaître dans un sol quelconque. Planter ses ongles dans quelque chose de dur, qui aspirerait ce mal-être constant.

Pour joue sur la lenteur et la retenue du corps. Pour le spectateur, les secondes s’écoulent dans un inconfort grandissant. La chorégraphe avoue que c’est bien l’un de ses objectifs. L’absence de musique participe à cet état qui se fait angoissant et lorsque musique il y a, celle-ci, instrumentale et grave, n’est plus rassurante.

La violence fait son entrée dans le spectacle alors qu’allongée sur le dos, Culley commence à se cogner les bras et les coudes sur le plancher. Ce moment nous paraît une éternité. Puis, ce sont ses fesses, ses jambes, son ventre qui rencontrent la surface, pas trop dur on l’espère, alors qu’elle varie les positions. Parfois, son regard qui semble ailleurs croise le nôtre. Comme si son corps ne lui appartenait plus. Ou qu’elle, par l’action de s’infliger cette douleur, arrivait à s’échapper de l’autre. En dernière partie du spectacle, accroupie dans un filet de lumière, elle s’assoit à répétition sur le sol. Avec seulement ses cris rauques qui emplissent l’espace, ceux d’un animal blessé.

Les images invoquées par Ashbee sont frappantes, travaillées pour évoquer, trouver une résonance dans celui qui reçoit la pièce. Il ne faut pas s’attendre à voir du rouge partout. Le thème du cycle menstruel est figuré. Et la chorégraphe a pour préoccupation plusieurs cycles, plusieurs dualités : la vie et la mort, la glace et l’eau, la rétention et l’abandon, l’immobilité et le mouvement. Tout est blanc, froid, neutre. Le corps nu, visqueux et vulnérable de l’interprète offre la profondeur de ces cycles, dans une performance contrôlée et investie. Le défi que représente ce solo a été brillamment relevé, avec une force qui sied bien au propos.

Pour

2 au 4 juin, Théâtre La Chapelle Scène Contemporaines

Dans le cadre du festival TransAmériques

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