Collage de sensibilités

Avec son format habituel de trois créations en une soirée, Tangente a clôt sa saison avec Couper-coller/Fractured narratives. Trois spectacles aux formes et aux propos différents, mais qui s’enchainent de manière surprenante. Le pari est toujours risqué de vouloir faire cohabiter plusieurs imaginaires. Pourtant, dans ce collage de sensibilités, les créations gardent leur indépendance, mais existent forcément dans leur rapport aux autres. Ne serait-ce qu’à travers le public, mobile et impliqué, sollicité du regard et de la peau. Du début à la fin.

Nolo : Curating the body

Habiter l’espace

​Le public assis en cercle est seul avec lui-même dans la salle, pleinement éclairée. Le temps passe, les regards osent à peine se croiser, gênés. L’interprète se lève enfin, se détachant de la masse, avançant dans l’espace presque vide : au centre un bloc sur lequel sont posés un bol d’eau et une perruque blonde. Dans cette performance où se manifeste très peu d’instants dansés, la relation entre Eve Stainton et l’espace se révèle tandis qu’elle le remplit en mimant, d’objets imaginaires, les plaçant comme sur un échiquier, forcée de placer également son corps en conséquence.

Elle se dit commissaire, de même que les co-créateurs, Michael Kitchin et Sorcha Stott-Strzala. À eux trois, ils forment de The Uncollective, qui a combiné les idées de trois chorégraphes londoniens et trois autres, montréalais. Le résultat est épars dans ce récit volontairement déconstruit.

On se rend vite compte que c’est l’émotion vécue par Ève Stainton – lorsque celle-ci délie son corps – qui importe. Une émotion qui pointe le bout de son nez dans la séquence rythmée par le groove lancinant de Special affair de The Internet.  Perruque à l’envers sur la tête, deux doigts dans le bol d’eau, pause suggestive. La sensualité évoquée est vite remplacée par une certaine bestialité traduit par des sons rauques de l’artiste, toujours figée dans ses gestes.

Un geste qui se libère à la toute fin, ce qu’on regrette. Vive et agile, elle redessine les lignes du cercle que le public forme dans des mouvements énergiques, tantôt en courant, tantôt en marchant. Avec Bassically de Tei Shi en fond sonore, le corps de Stainton est frappé de sa propre logique. Elle casse la cohérence de sa proposition en envoyant valser les objets imaginaires disposés au début, car elle reprend possession de l’espace comme s’il n’y avait rien.

Moment de revendication ou de libération ? Certainement un élan de provocation pour l’artiste qu’on aurait à tort fragilisée à cause de sa fausse timidité. Une retenue qui s’envole lorsqu’elle entre avec en contact avec nous, s’asseyant sur les genoux de quelques personnes, reprenant son souffle.

Crédit photo: Sorcha Stott-Strzala

Identity Binding

Ce corps qui n’est pas le mien

Le deuxième solo de la soirée est introduit par Victoria Mackensie, danseuse aux appartenances écartelées entre la danse urbaine et contemporaine. Le public est dorénavant dans un demi-cercle. Certaines personnes sont assises sur des petits bancs se trouvant au même niveau que Mackensie qui nous attend, allongée par terre.

Pendant longtemps, elle sera au sol, alternant entre les mouvements lents et rapides ; suspendus et étirés. Danser debout semble être le but subjectif à atteindre et en quelque sorte, la tentative de contrôler son corps. Le malaise, on le ressent à travers ses gestes vifs qui ont toujours du mal à être pleinement déployés. Ce qui nous fait vivre la tension entre l’artiste et sa corporalité. Le chemin est dur du sol à l’ascension.

C’est d’autant plus flagrant lorsque sur le rideau blanc derrière Mackensie est projetée une vidéo où on la voit, insouciante, libre dans ses mouvements, pétillante. Image contrastante avec la danseuse devant nous qui semble livrer un combat contre elle-même. Tentative d’unité entre ses repères contemporains et ses réflexes de B-Girl.

Si ce spectacle est à propos d’identité, il est aussi à propos de la place que l’on choisit de prendre, que ce soit sur scène ou dans la vie. Et où se situe la jeune danseuse? Consciemment nulle part. Les contours sont flous et le métissage de genres est une position en soi portée par une artiste qui à elle-seule, est la somme de deux histoires et courants parallèles. La complexité d’être soi parmi les autres traverse la pièce et nous renvoie notre propre tendance à être multiple.

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Crédit photo: Alex Gilbert

Monte-Charles

Cinq hommes chaotiques

 Pour cette finale en puissance, le public d’une cinquantaine de personnes est séparé en deux groupes qui, tour à tour, ont vécu l’expérience inédite de se retrouver ensemble dans l’un des monte-charges de l’édifice Wilder.  C’est certainement une drôle de manière de passer sa soirée, qui se révèle moins angoissante que le sentiment premier qui nous envahit. Surtout pour personnes qui auraient des tendances claustrophobiques.

Après les consignes de la fondatrice de Tangente Dena Davida – rester à l’intérieur de l’espace délimité mais ne pas hésiter à se mouvoir parmi les participants –  le monte-charge se met en branle. Durant une demi-heure, celui-ci voyage d’un étage à l’autre, brouillant très vite notre idée de spatialité dans l’immeuble. Les portes s’ouvrent parfois en avant, parfois en arrière, pour nous laisser voir les cinq interprètes de gigue contemporaine.

Différents tableaux où on accompagne les danseurs dans leurs hésitations, leur transformation des couloirs du Wilder en zone de jeu, mais aussi zone de doutes. Jouant allégrement avec la perspective de l’espace, ils sont rarement cinq à danser en avant-plan. Et dans les cinq allers-retours du monte-charge, chacun prendra place avec le public, le forçant à se rendre compte de son propre espace et bien sûr, de ce qui l’entoure. D’autres humains, dans la même position de fragilité et en même temps de réceptivité.

Cette rencontre entre la gigue traditionnelle et une vision moderne, démontre un langage chorégraphique audacieux. À travers cette fougueuse jeunesse, on sent que tous les territoires peuvent être explorés. Monte-Charles transforme les codes d’une esthétique pour donner place à une danse nouvelle où chaque interprète est dépendant des autres.

Monte-charles photo Thibaut Larquey, Andréane Lussier
Crédit photo: Thibaut Larquey

Couper-coller/Fractured narratives a été présenté du 4 au 7 mai à l’espace Wilder.

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